Dans le pays du Cèdre, tourmenté par une crise multiforme, le spectre de l’exil hante les Libanais qui sont cette année des dizaines de milliers à avoir fait le choix de l’expatriation. On estime à 12 millions de personnes la diaspora libanaise pour une population de 6,8 millions qui fait du Liban le seul pays au monde à compter plus de ressortissants hors de ses frontières qu’à l’intérieur.

Depuis sa création il y a 100 ans, le pays n’a pas connu de répit et l’Histoire orageuse du Liban s’est assortie de multiples vagues d’émigration. Pendant la guerre civile, 36 % de la population avait déjà quitté le pays. Aujourd’hui, il est encore difficile d’avancer un chiffre, mais on estime à 50 000 le nombre de départs en 2020. Entre crise économique, humanitaire, politique et sanitaire et l’inertie d’un gouvernement démissionnaire nécrosé par la corruption et le clientélisme ; le Liban doit aujourd’hui affronter un nouveau problème : l’exode de son peuple. Un peuple, dont la résilience lui a souvent permis de parer aux déficiences de l’État, mais qui aujourd’hui, meurtri et plus en colère que jamais prend une nouvelle fois le chemin de l’exil.

« Je ne voulais pas abandonner mon pays, mais aujourd’hui, c’est lui qui m’a abandonné. »

Camil, ingénieur en informatique, a vécu à Beyrouth toute sa vie. «Moi, je suis de ceux qui étaient optimistes, depuis que je suis entré en études supérieures, je vois tous mes amis partir pour l’étranger. Mais moi, j’étais déterminé à rester. J’avais espoir que le Liban puisse un jour devenir un pays prospère et je voulais participer à son essor.» En septembre, Camil, sa femme et leurs deux filles quittent le Liban pour s’installer au Canada. « Je ne voulais pas abandonner mon pays, mais aujourd’hui, c’est lui qui m’a abandonné. La situation est bloquée, il n’y a plus d’ espoir ni à court ni à moyen terme. Le gouvernement ne se soucie pas de nous. On est abandonné à notre propre sort. L’explosion ça a été le coup de trop. J’ai tout de suite commencé les démarches pour partir. Dieu merci nous avons échappé au pire, mais mes filles sont traumatisées. Ce ne sont pas seulement les vitres de notre appartement que l’explosion a brisé, mais nos cœurs. » Le 4 août dernier, une double explosion a ravagé la capitale  libanaise. 2750 tonnes de nitrates d’ammonium stockées dans le port de Beyrouth depuis 6 ans explosent et emportent avec elles 204 vies et les espoirs de tout un peuple. « Après l’explosion, il y avait des files d’attente monstres devant les consulats. Personne ne peut plus regarder le pays et se dire “ Je veux faire ma vie ici, je veux voir grandir mes enfants ici”. Il faut être fou. Nous, on fait partis des privilégiés qui ont eu les moyens de s’en aller. Ceux qui restent le font car ils n’ont malheureusement pas les moyens de partir sinon je vous assure que le pays se serait vidé à une vitesse fulgurante» désole Camil.

« Quitter le Liban a toujours été une évidence, j’ai grandi avec l’idée que je partirai un jour. »

Elio, étudiant en lettres à la Sorbonne, a lui sauté le pas de l’exil il y a maintenant 2 ans et vit dans un foyer franco-libanais dans le 5e arrondissement de Paris. « Mes parents avaient déjà fait une démarche pour que je parte au Canada quand j’étais plus jeune, mais ça n’avait pas marché. Quitter le Liban a toujours été une évidence, j’ai grandi avec l’idée que je partirai un jour. C’est comme ça pour beaucoup d’entre nous car le pays n’est pas stable et ne l’a jamais été. Alors si on a l’opportunité de partir pour s’assurer un meilleur avenir ailleurs, on le fait.» En France, on dénombre 6 600 étudiants libanais. La diaspora libanaise est présente sur tous les continents, de Rio à Sydney en passant par Yamoussoukro. Son ampleur est le résultat de plusieurs décennies d’émigration massive, notamment de la jeunesse qui est la première à succomber à la tentation de l’exil. Mais depuis la généralisation de la crise économique et l’explosion du port, la situation est inédite. Ce sont aujourd’hui des familles entières qui plient bagage et des personnes parfois très âgées vont jusqu’à s’inscrire à l’université dans l’espoir d’obtenir un visa étudiant.

« Une crise économique d’une violence sans précédent et une révolution manquée.»

Chryssoula, professeure d’Histoire et son mari Wissam, médecin, se sont eux installés en France en août 2020.  Après avoir fait leurs études à Paris et s’y être mariés, ils font le choix de retourner vivre au Liban par amour pour leur terre d’origine et pour soigner ce pays malade. 22 ans plus tard, la crise les ramène de nouveau à Paris. « Ça fait 3 ans que je vois la situation se dégrader et que j’essaye de convaincre mon mari de partir, mais lui était bien au Liban. C’est la crise économique qui l’a convaincu.» Comme Wissam, ils sont plus de 400 médecins à avoir quitté le Liban cette année. Les consultations ne valent plus rien et la sécurité sociale ne les rembourse plus. La situation économique du pays craquelait déjà de tous les cotés, mais la crise sanitaire lui a porté le coup fatal. À partir de mars, la dévaluation de la livre libanaise s’est précipitée et tout s’est empiré. 50 % de la population vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et les Libanais sont soumis à des restrictions bancaires qui les empêchent d’accéder librement à leur argent dans les banques. Même ceux qui auraient les moyens de reconstruire ce que l’explosion leur a pris ne peuvent pas le faire. Pour le moment, aucune solution ne semble se dessiner par le gouvernement rongé par le népotisme et la turpitude.

À l’automne 2019, un mouvement populaire éclate suite à la crise économique et redonne espoir au Libanais de reprendre leur pays des mains de ses oligarques, on parle à ses débuts d’une révolution. Des marées noires de manifestants envahissent les rues du pays et demandent le départ du gouvernement en place et un nouveau système politique. Après quelques mois, le mouvement s’essouffle et la crise sanitaire l’immobilise complètement, reléguant au second plan tous les espoirs de redressement du pays. « Le problème de ce mouvement, c’est que c’est resté une révolte populaire qui ne s’est pas traduite politiquement, la révolte ne s’est pas transformée en révolution car les Libanais peinent à se mettre d’accord sur une union politique qui pourrait nous débarrasser de ces monstres qui ont détruit notre pays. La crise économique d’une violence sans précédent et la révolution manquée ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour beaucoup, avant même l’explosion.» fustige Elio. Aujourd’hui encore, dans le plus grand des chaos, la classe politique continue au détriment de la population de servir ses intérêts personnels en maintenant un système politique dont le peuple hurle ne plus vouloir.

« On a toujours vécu en sachant qu’on n’était pas en sécurité. »

Chryssoula, elle, affirme ne pas avoir « fui » le Liban. « Je suis partie car j’étais dégoûtée de ce qu’il se passait là-bas, pas parce que je sentais que ma vie était en danger. On a toujours vécu en sachant qu’on n’était pas en sécurité. Ce n’est pas un pays sûr, ce n’est rien de nouveau, on est habitué à ce sentiment.». Depuis plusieurs années, l’enseignante sent la corruption gangrener le pays. « Les passe-droits se faisaient de plus en plus nombreux et la loi de moins en moins respecter. On voyait certaines personnes prendre le contrôle du pays. La corruption se faisait sentir au quotidien. Je ne supportais plus d’assister à ça. Moi, j’étais convaincue que le Liban pourrait un jour devenir un pays prospère, indépendant et développé. Après l’assassinat d’Hariri, on a participé à toutes les manifestations, car on avait espoir que les choses puissent changer. Ce qui m’a vraiment poussé à partir aujourd’hui, c’est la conviction que c’est impossible pour le moment que les choses s’arrangent. La situation est tellement pourrie, c’est désespéré. Si je pensais qu’il y avait encore de l’espoir, je n’aurais pas pris la décision de partir. On peut sans doute parler d’égoïsme, mais je pense, enfin, j’espère qu’en étant ici, je pourrais faire plus de choses et me rendre plus utile que là-bas.» explique Chryssoula.

Les événements de cette année ne sont pas inopinés mais sont le résultat de plusieurs années de décadence qui ont valu au Liban de perdre ses enfants les plus prometteurs. Cependant, tous sont unanimes, jamais ils ne tireront une croix sur le Liban. Chryssoula et Wissam ont conservé leur appartement à Beyrouth pour y passer les vacances et Elio et Camil attendent la fin de la crise sanitaire pour rendre visite à leur famille. Malgré tous les maux qu’il leur a causé, le lien qui lie les Libanais à leur pays est passionnel et inébranlable et aucun ne semble prêt à totalement y renoncer.

Rédactrice : Leititia Adjaoud

Illustration : Hannah Saunary