Son livre The Beautiful Game est disponible depuis le 6 novembre. Celui qui fait trembler la planète football ne s’arrête plus. Après avoir dénoncé les exactions du Président de la fédération haïtienne de football, Romain Molina s’est mis en tête de dévoiler les mauvais secrets enfouis à la fédération française de football. Et quand il cherche, il veut absolument trouver. Entretien.

Comment t’es-tu construit ton réseau ? Et comment arrives-tu à obtenir autant d’informations ?

Du temps. De la patience, parler anglais et espagnol ça m’aide beaucoup. J’aimerais parler arabe mais mon niveau est nul pour le moment. Mais bon, j’espère un jour m’améliorer. Ça fait maintenant neuf, dix ans que je suis dans le milieu et je me suis toujours intéressé aux méconnus, aux outsiders, aux joueurs francophones de divisions inférieures. Ça m’a donné un énorme avantage parce qu’en fait, ces gens-là vont t’aider à avoir le contact du contact. Je m’intéresse aussi aux pays méconnus dans le foot. Comme l’Afghanistan ou le Yémen où il est facile d’obtenir des contacts. Et puis après, c’est à force de continuer. Et vu qu’après j’ai eu un « nom », on va mettre des guillemets parce qu’il faut toujours rester à sa place, des gens viennent aussi vers moi. Mais la plupart, ce sont des faux-culs hypocrites. Ils me contactent juste en mode « Ah tu es génial » alors qu’ils cherchent juste à niquer les autres (sic). C’est plus « facile » pour moi de contacter mais c’est aussi plus dangereux parce qu’il y a des gens qui veulent exploiter cela.

Et, après, sur des causes plus importantes type Haïti ou, indépendamment d’Haïti, notamment sur les crimes sexuels liés au foot, il est vrai que je récupère beaucoup de choses derrière.

Je dirais aussi qu’à travers le réseau que je me suis construit, les gens ont vu que je n’étais pas le dernier des enculés (sic). Je vais vous citer le message d’une internationale française (il prend son téléphone et lit le message) : « Je veux bien que tu me tiennes au courant, je comprends ta démarche et je sens exceptionnellement de la sincérité chez toi. Tu me donnes l’impression de ne pas avoir oublié que le but principal d’une investigation est d’aider les victimes, pas de se mettre en avant ou chercher la lumière avec des sujets pareils, ce qui est proprement insupportable et le cas chez 95% du milieu ». Je pense que c’est ça qui fait la différence au bout d’un moment. C’est quand tu n’es pas un enculé (sic).

Quel est ton parcours ?

Je ne suis pas un bon exemple par contre, j’ai qu’un bac, pas plus. J’ai été en STAPS mais j’ai vite arrêté. Je suis rentré en stage à Maxi Basket-News à 19 ans puis j’ai continué. Ils avaient un partenariat avec la Ligue Nationale de Basket. Et puis après j’ai créé que ce soit des sites, des webzines ou un magasine en Suisse. J’ai créé, créé, créé. Vu que je n’ai pas fait d’école, je me suis dit que j’allais travailler plus que les autres. Après, ça s’est fait un peu naturellement. J’ai tenu un blog sur les tréfonds du foot britannique pour L’Equipe, j’ai fait un site autour du foot britannique qui s’appelait Hat-Trick. Ensuite, j’ai été contacté par Bertrand Pirel qui est éditeur à Hugo Sport pour faire un bouquin sur les entretiens intimistes que je faisais avec les francophones d’un peu partout, en Irak, dans le Golfe, dans les pays de l’Est et c’était mon premier ouvrage.

Depuis, j’en ai sorti six. J’ai été traduit en Uruguay, en Espagne, en Angleterre en Russie et sans doute bientôt en Allemagne. Et puis j’ai eu la chance de faire des enquêtes pour CNN, The Guardian, la BBC et le New York Times maintenant, donc c’est cool. Mais ça se fait progressivement et tout seul. Je n’appartiens à personne.

Qu’est-ce qui te plait le plus ? Ecrire des livres ou faire des vidéos ?

(Il sourit.) J’aime bien faire chier les cons. Sinon, écrire mes bouquins. Souvent, je raconte des grandes histoires à travers et c’est là où je peux aller au bout des choses. Ce que je préfère, ce n’est pas tant la finalisation, c’est le chemin. C’est-à-dire rencontrer des gens. Même pour les vidéos, ce n’est jamais moi qui donne mon avis parce que ce n’est pas moi qui suis l’acteur. Par contre, avant, j’ai fait tout le travail. C’est le chemin qui m’intéresse, pas la finalité.

Avoir rencontré des gens merveilleux dans le foot est la plus belle chose. Quand tu as des mecs qui se confient vraiment comme le gardien de l’Afghanistan, Ovays Azizi. Le mec est vraiment très inspirant et j’ai beaucoup appris, notamment en termes d’humilité. Ça t’aide toujours à garder les deux pieds sur terre. Hier, j’étais avec un international africain du pays où on travaille sur un énorme dossier sur la pédophilie. Haïti, à côté, c’est light. Je te parle de centaines de victimes. Et le mec veut vraiment aider. Tu vois, je fais ce boulot pour ces mecs-là. Le plus beau dans ce milieu-là, c’est quand tu fais des rencontres avec des mecs comme ça, qui agissent par intérêt de moralité. Et après, en termes de réalisation, les vidéos, c’est vite fait. Je fais une prise et c’est bon. Ecrire un livre prend du temps mais je préfère écrire. C’est mon côté romantique qui parle.

Pourquoi te contentes-tu de Youtube en France alors qu’à l’étranger tu travailles avec de gros médias ?

C’est pour varier les formats parce qu’il y a des gens qui n’aiment pas lire ou qui ont du mal à lire et je comprends. Je n’aime pas faire des jugements de valeur et je pense que c’est important d’être à la fois sur de l’écrit et de la vidéo car c’est quand même ça l’avenir. Et puis c’est aussi une manière de réagir à chaud. Et grâce au vidéo, j’envoie des messages cachés pour que les gens viennent me contacter par la suite. Des fois, il faut incarner le truc pour derrière récupérer ce que tu veux, pour une stratégie plus globale. Je fais pareil avec la fédération française, tunisienne bientôt la fédération de Madagascar et du Gabon.

J’écris très peu d’articles au final. Parce que, déjà, en France je suis un peu (il cherche ses mots) blacklisté, pour être gentil. A l’étranger, je suis avec les plus grands au monde, ce qui est ironique, on va dire ça comme ça. Je vais aussi à l’étranger pour avoir un impact. Pas pour mon nom. Mais par exemple, l’affaire Haïti, si tu la sors dans un petit truc, il n’y aura pas cet impact-là. L’important, ce n’est pas le message, c’est le messager. Et concernant cette affaire, on a mis d’autres noms pour faire comprendre que ce n’est pas moi qui fais une cabale contre la fédération. Autrement, cela aurait été contre-productif. C’est ce qu’on essaye de faire à chaque fois, penser à l’intérêt commun et dans ce cas-là, l’intérêt des enfants. Donc voilà pourquoi c’est international. Sans scandale international, tu ne vas pas au bout. Derrière, le but ce n’est pas simplement qu’il soit banni à vie, il faut le foutre en prison. Mais tant qu’il n’est pas en prison, lui et ses complices, on continue.

On constate que ton travail fait bouger les choses. Est-ce ta vision du journalisme ?

C’est déjà ma vision humaine. C’est-à-dire que là, on a le crime des crimes. S’en prendre à des enfants, à des ados, sur des abus sexuels, je ne vois pas ce qu’il y a de plus grave. Quand tu vois qu’il y a une fille de 15 ans qui a dû avorter, on est quand même à un certain summum de l’horreur. Surtout que ça dure depuis des décennies. Je pense que tous les gens qui ont le pouvoir de faire quelque chose et qui ferment les yeux sont complices. On ne peut pas se taire sur tout ça. Ça va au-delà d’un point de vue journalistique, c’est faire en sorte que ces gens-là soient mis hors d’état de nuire. Maintenant, oui c’est sûr que c’est énorme quand tu y réfléchis. C’est un dossier qui est énorme et il y en a d’autres derrière. Le travail n’est pas fini mais on va dire que ça dépasse le journalisme. C’est aussi humainement, en terme de moral, d’humanité, de plein de choses. Mais c’est, pour le moment, le plus gros accomplissement que j’ai eu. C’est ce pourquoi on se bat, c’est aussi pour mener des causes, je pense, nobles.

As-tu choisi de traiter de la « face cachée » du football plutôt que de te concentrer sur le jeu ? Ou bien est-ce la situation actuelle qui t’a poussé sur ce terrain-là ?

J’ai toujours été trop curieux je pense. J’ai toujours besoin de savoir le pourquoi du comment. Je ne vais pas me renier. Et ce qui est intéressant dans le foot, même si j’aime beaucoup le jeu, évidemment, c’est tout ce qu’il y a autour parce que c’est une richesse incroyable. Et puis j’aime comprendre le pourquoi du comment. Par exemple, si je sais que madame me trompe, j’ai envie de savoir le pourquoi du comment. Parce que, quelque part on est dans une situation où on est cocu quand même. En République Tchèque, quand tu vois dix-neuf arrestations, dont le vice-président de la fédération, pour matchs truqués, tu te dis quand même…

C’est à dire que les mecs sont clairement en train de truquer les matchs dans le dos des supporters et ça remonte jusqu’au vice-président de la fédération.

Et puis je veux toujours savoir un peu plus. Et vu que le football est un objet de pouvoir, c’est aussi un objet de recherches à 360 degrés : culturelles, sociales, humaines. Voilà pourquoi je m’intéresse à ce qu’il y a derrière. Je pense que c’est en rapport avec ma personnalité et après au fait qu’on ne peut pas fermer les yeux. Quand tu aimes quelque chose, tu es obligé de t’indigner.

Considères-tu le sport et en particulier le football comme étant une arme politique de soft power ?

C’est énorme. Aujourd’hui, être Président de fédération, c’est plus important qu’être ministre des Sports. Prenons l’exemple de la France. Le Graët (Président de la fédération française de football ndlr) est un des hommes les plus puissants de notre pays, autrement, je peux vous dire que tous les scandales qui le concernent seraient sortis depuis longtemps. Il y a des mecs de la fédération ou du cabinet de gestion de crise, je ne sais pas, qui essayent de me sous tirer des informations concernant le dossier qu’on vient de sortir1.

Mais oui, le foot c’est super important politiquement. Tu prends ce qui est en train de se passer en Chine où leur diplomatie des stades est super importante car elle sert pour isoler Taïwan sur la scène internationale. Par exemple, le Salvador, avec le président Bukele, a accepté de ne plus reconnaitre Taïwan en échange de la construction d’un stade de foot gratuitement. C’est assez drôle et parlant. Lors du G20 en Argentine, qui était tenu et présenté par Mauricio Macri, l’ancien président du club de Boca Juniors, Gianni Infantino, président de la FIFA, était invité. C’est la première fois qu’un président de la FIFA est invité à un G20. L’année suivante, Macri perd les élections et où est ce qu’il trouve un poste ? Directement à la FIFA. C’est assez ironique quand même.

En termes d’image, plus d’un milliard de personnes ont vu la dernière finale de la Coupe du Monde. Il n’y a aucun autre événement au monde, à part peut-être un tsunami ou le World Trade Center bis, qui pourra attirer autant de personnes. Tu as même des Etats qui vont faire des stratégies pour développer leur tourisme, on le voit avec l’Azerbaïdjan qui a été le sponsor maillot de l’Atletico de Madrid. Il y a des stratégies étatiques où on utilise le football. On comprend à quel point le foot est une arme politique. Evidemment, ce n’est pas une arme d’argent mais c’est une arme de pouvoir.

Si tu devais choisir une équipe marquante, quelle serait-elle ? Et un joueur ?

Irak 2007. Ils gagnent la coupe d’Asie pour la seule fois de leur histoire alors que le pays est en ruines à cause de l’invasion américaine en 2003, la guerre Iran-Irak, la guerre du Golfe, l’embargo…Cette sélection-là va s’entrainer en Jordanie dans des circonstances inimaginables. Certains membres de l’équipe ont perdu des membres de leur famille qui ont été tués, notamment le milieu Nashat Akram dont les membres de sa famille ont été séquestrés, kidnappés et assassinés. C’était 4 ans après la mort d’Uday Houssen qui était le président de la fédération pendant plus de 18 ans et qui torturait les joueurs. Ils la gagnent et sur la dernière action de la finale contre l’Arabie Saoudite, le gardien irakien se troue, le Saoudien met la tête, la balle rebondit puis monte, monte et les deux défenseurs irakiens qui arrivent regardent la balle. Elle redescend, touche la barre et ne rentre pas. Pour une fois, on a l’impression qu’ils étaient bénis des dieux. Pour moi, c’est énorme comme histoire. Une histoire incroyable avec, en plus, une sélection multiculturelle qui représente l’Irak séculaire et millénaire de la Mésopotamie avec des kurdes, des chiites, des sunnites et je crois même qu’il y avait un chaldéen. Ça représentait vraiment l’Irak et ce que le gouvernement était incapable de faire, l’équipe de foot l’a fait. Et l’Irak est un vrai pays de football.

Et en terme de joueurs, Allen Iverson. Mais ça, c’est parce que j’aime bien le basket. Iverson pour tout ce qu’il a représenté quand j’étais gamin même si, en grandissant, j’ai eu un petit peu plus un faible pour Steve Nash. C’est mon côté passeur qui ressort. Iverson et Nash en tant que joueur et je te mettrais aucun footballeur, vraiment. Si, je vais t’en mettre une. Une Afghane. Une personne qui, au risque de sa vie, a fait tomber le président de la fédération qui, lui aussi, violait. Elle a vraiment pris des risques incroyables. Le mec était un chef de guerre et elle l’a fait tomber. Elle a un courage cette dame…Ou bien la capitaine de l’Afghanistan que je connais un peu (Khalida Popal, ex-capitaine ndlr) et qui vient du Danemark. Elle n’a aucun intérêt à jouer pour l’Afghanistan. A part des emmerdes, qu’est-ce qu’elle a à gagner franchement ? J’ai du respect pour ces gens-là. Mais d‘abord Allen Iverson parce qu’il ne faut pas déconner avec le basket.

Actuellement, quelle équipe te procure le plus de plaisir ? Et le joueur ?

Ça doit faire 2 mois que je n’ai pas regardé un match parce que mes potes n’ont pas de clubs.

Franchement, je regarde un match quand j’ai envie d’en regarder et j’ai une tendresse pour l’outsider. Je préfère largement me faire un Îles Vierges britanniques – Îles Turques-et-Caïques ou un Tonga – Fidji qu’un match de Ligue des Champions.  Mais ce n’est pas pour le match, c’est pour les rencontres.

Après en termes de joueur (il réfléchit longuement)…Diego Lugano me faisait bien marrer. L’hymne uruguayen dure près de 7 minutes et la FIFA n’autorise que 90 secondes. Au bout de 3 minutes, lors du barrage pour la Coupe du Monde Uruguay-Costa Rica, l’arbitre, le Suisse Busacca, demande à Lugano « Lugano, rompe filas », en gros « rompez les rangs ». Lugano lui répond « déjà la gente cantar » (« laisse les gens chanter »). Au bout de 4 minutes, les Costariciens se sont barrés, les Uruguayens continuent de chanter et tout le stade Centenario de Montevideo est en transe. L’arbitre menace Lugano. Il lui répond : « no estas en Europa, aqui te arranco la cabeza » (« ici, tu n’es pas en Europe, on t’arrache la tête »). Résultat, ils vont chanter l’hymne intégralement et obliger les joueurs du Costa Rica à revenir pour leur serrer la main. Exceptionnel ça. Il y a une autre anecdote qui m’avait marqué. Quand il était jeune, à la mi-temps d’un match, il enlève son maillot et le pose par terre. Dario Rodriguez, un ancien de la sélection, lui dit « Qu’est-ce que tu fais là ? Le maillot de la Celeste, il se pose pas par terre ». Et Lugano, après, il apprenait à tous les mecs que le maillot de l’Uruguay, tu ne le poses pas par terre.

Donc je dirais Lugano pour ce qu’il représentait. C’est le football que j’aime. Dire à un arbitre « laisse les gens de mon pays chanter, ici on t’arrache la tête » je dis grande. Donc je dirais Lugano. Pas pour ses performances au PSG, on est bien d’accord. Mais en Uruguay et au Fener (Fenerbahce ndlr), c’est une légende. Et humainement, c’est un type, voilà quoi…Ce genre de mecs là, j’aime beaucoup.

Dernière question, peux-tu nous donner un scoop en exclusivité ?

Ah j’en ai toujours. (Il réfléchit longuement) Mais je pense qu’on aura la tête de la fédération française de football dans pas longtemps. De toute façon, je n’arrêterais pas tant que je n’y arriverais pas car les coupables doivent payer.

Mais en scoop sinon (il réfléchit encore). Il y a beaucoup de club français qui veulent vendre. Marc Keller à Strasbourg, par exemple, veut vendre. Il se voit bien nouveau président de la fédération d’ici deux ans mais par contre, il a des exigences. Il ne veut pas vendre à n’importe qui. Il aimerait un Européen qui comprend ce qu’est Strasbourg mais il cherche un investisseur. Ce n’est jamais sorti dans la presse et je peux vous le dire, il cherche un investisseur.

1 – L’interview a été réalisé le 2 décembre 2020, le jour de la sortie de l’enquête du New York Times : « Un coach, des joueurs mineurs et des limites floues » par Tariq Panja et Romain Molina. 

Rédacteurs : Dylan Berrached et Gnamé Diarra

Illustrations : @tarma.karma

Intervenant : @Romain_Molina (Youtube: lien ici)