Le récap’ de Slim :

Déjà entravée depuis plusieurs années, et notamment depuis le mouvement des
Gilets jaunes, la relation entre les citoyens et les forces de l’ordre s’est tendue ses derniers mois autour de l’article 24 de la proposition de loi « sécurité globale ». Cet article prévoit de sanctionner d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser « l’image du visage ou tout autre élément d’identification » d’un dépositaire de l’autorité publique, « dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique ». Alors que dans le camp de la majorité on avance la nécessité de protéger des policiers de plus en plus exposés aux attaques, de nombreux citoyens, appuyés par le Défenseur des droits, les syndicats journalistes, ou encore Amnesty International, dénoncent une atteinte à la liberté d’informer et rappellent le rôle central qu’ont joué les images de policiers dans les affaires de bavures. Dans ce contexte et après la diffusion des images du passage à tabac du producteur Michel Zecler le 26 novembre par Loopsider, des mobilisations s’organisent partout en France dès le weekend du 28 novembre pour exiger le retrait du texte, rassemblant jusqu’à 133 000 personnes à Paris. Face à l’émoi général, le gouvernement recule et annonce, le 30 novembre, la réécriture du texte par les parlementaires. Après avoir
été stoppées pendant plusieurs semaines en raison de la crise sanitaire, les mobilisations ont repris ce week-end.

Nombreux dans les cortèges, de jeunes journalistes se sont confiés à
SLIM.

Point de vue : 6 jeunes s’expriment sur la loi sécurité globale et leur rapport à la police en 2021.

Selon une étude #MoiJeune « 20 minutes » – Opinion Way de 2020, seuls 53% des 18-30 ans ont confiance dans la police en France. Dans un contexte marqué par la contestation de la proposition de loi « Sécurité globale », SLIM a interrogé plusieurs jeunes pour connaître leur rapport à la police en 2021.

« Sécurité globale » ou « libertés minimales » ?

Laure est étudiante en 2 ème année de Master à l’école de journalisme de Grenoble, et membre du collectif des étudiant.e.s en journalisme, fondé pour s’opposer au projet de loi de sécurité globale. Valentin, François, Gaël, Kim et Jeremy sont photojournalistes amateurs au sein du Collectif Gerda*. Ils sont unanimes à penser que la loi « sécurité globale » est une atteinte à la liberté d’informer et de photographier. Gaël (20 ans) s’inquiète du pouvoir octroyé aux forces de l’ordre qui pourront à tout moment évaluer « si la personne porte atteinte à leur intégrité physique ou psychique en les photographiant ou en les filmant ». François (18 ans) pointe le caractère « juridiquement flou » de l’article 24, qui « ne définit pas clairement les termes « diffuser » ou « atteinte à l’intégrité ». Et Jeremy (20 ans) nous explique que la loi ne fait « qu’apporter un cadre légal à ce qui se fait déjà dans les manifestations ». En effet, sur seulement six personnes interrogées, la moitié a déjà été empêché de travailler, de prendre des photos ou contraint de les supprimer.

« A Lille, pendant les Gilets Jaunes. Des policiers de la BAC (Brigade Anticriminalité) arrêtent des manifestants sortis du cortège pour faire une manif sauvage. J’étais en train de prendre des photos quand un des policiers m’a dit de venir pour être contrôlé. Ils m’ont pris en photo avec leur téléphone personnel, ce qui est interdit. Quand je leur ai demandé le cadre légal de cette photo, les policiers m’ont insulté et menacé de me mettre en garde à vue pour outrage. Je n’étais même pas encore étudiant en journalisme et j’étais seul. Je suis parti sans rien dire, ma parole n’aurait pas eu de poids face à celle des policiers. » Jeremy, 20 ans. « Quand je filmais Nuit debout à Paris, place de la République je me suis fait arracher ma gopro. Moi-même je me suis fait frapper au sol, quelques coups, ce n’était pas dramatique mais c’est vrai que ce n’était pas le meilleur moment de ma vie non plus. Après j’ai pu recroiser le policier qui s’est même vanté d’avoir gagné une carte mémoire, il était très fier de lui et il en a profité pour me ré insulter. Ce jour-là il y avait aussi un gendarme qui, pour le coup, m’avait aidé à chercher les traces de ma caméra. Après ça j’avais porté plainte à l’IGPN, sans trop y croire évidemment. Ils avaient soi-disant regardé les images de vidéos surveillances. Ils m’avaient demandé de venir une fois mais ils n’avaient même pas pris les images de la bonne rue, fin ça se voyait qu’ils n’en avaient clairement rien à faire. », Laure Pechkechian, étudiante en M2 à l’EJDG.

Face à la contestation, cristallisée autour de l’article 24, un amendement ajoute l’expression « sans préjudice du droit d’informer ». Sur les six personnes interrogées, 5 se disent non rassurées par cette formule. Et bien que la majorité parlementaire se soit engagée à réécrire complètement l’article 24 de la loi, toutes et tous demandent sa suppression totale et définitive. Valentin (19 ans) dénonce un « enfumage gouvernemental » quand Jeremy déplore « un coup de com’ pour faire taire la contestation ». Quant à l’avenir, tous se disent inquiets. « On craint pour notre sécurité » nous dit Kim (20 ans). Jeremy dénonce une normalisation des violences policières à l’encontre des journalistes : « Entendre qu’un journaliste s’est fait matraquer, menacé, entravé ou placé en garde à vue ne choque plus personne, et c’est bien ça le problème ». Laure y voit une possible protection pour les journalistes mais déplore que cette mention « ne protège pas tout le monde, alors que c’est une liberté de tous de pouvoir filmer la police ». Malgré leurs craintes concernant les menaces qui pèsent sur la liberté de la presse, Valentin se dit déterminé à exercer le métier de photojournaliste sans s’autocensurer « quitte à aller en justice » si la loi est adoptée. C’est également l’avis de François, qui dénonce une loi « liberticide » et « immorale » à laquelle il ne souhaite pas se soumettre. Pourtant, la question de l’autocensure reste dans l’esprit de Kim, qui craint que le travail de photojournaliste soit « beaucoup plus long et complexe », en raison de l’attention croissante à porter à ses gestes en manifestation, ainsi qu’au temps supplémentaire à accorder à la retouche des photos pour vérifier « qu’aucune force de l’ordre ne soit identifiable ». Tout n’est pourtant pas joué pour Jeremy, qui croit que « se censurer serait une défaite pour nous [photojournalistes] mais aussi pour les citoyens » et que « la presse n’a pas à se censurer dans un régime démocratique ». Ainsi, il évoque le travail de Reporters en colère, de la Ligue des Droits de l’Homme, des syndicats de journalistes, ou encore d’Amnesty, qui luttent contre les atteintes aux libertés fondamentales, dont fait partie la liberté de la presse.

Un rapport amer et ambigüe avec la police

Au-delà de leur avis sur la proposition de loi « sécurité globale », c’est leur rapport personnel à la police que nous avons voulu connaître. Au travers d’un seul mot, nous leur avons demandé ce que leur inspirait la police d’aujourd’hui en France. Pour Valentin, François et Jeremy, la haine, la peur et l’incompréhension qualifient leur rapport aux forces de l’ordre. Gaël, quant à lui, estime que la police est un corps « disparate » que l’on ne peut « qualifier ensemble » : « Il y a des personnes bienveillantes et qui vous font sentir en sécurité mais il y a aussi des personnes qui par leurs actes, vous font sentir en insécurité et vous révolte. ». Enfin, Kim évoque la « déception » vis-à-vis d’une police qui mérite d’être réformée car « elle ne remplit plus son rôle ». Pour eux, le problème réside dans l’institution policière elle-même qui est « intrinsèquement composée de biais qui justifient aux yeux de beaucoup des actions violentes, sexistes et racistes », selon François. Quant à Jeremy, il dénonce un véritable problème structurel dans le maintien de l’ordre actuel. Il pointe notamment le comportement inadapté de la BRAV-M, qui n’est pas prompt à apaiser les tensions dans les manifestations. Mais aussi la responsabilité du préfet de police de Paris,

Didier Lallement, de l’ex-ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, et aujourd’hui, Gérald Darmanin, qui « ne cherchent pas à apaiser le climat ». Un climat qui n’a pourtant pas toujours été aussi tendu, comme nous le montre la célébration des forces de l’ordre à la suite des attentats terroristes de Paris en 2015. Tous se rejoignent unanimement pour évoquer « la banalisation de la violence répressive et la disparition du lien humain entre la police et la population » (François) après les actes des Gilets Jaunes. Jeremy estime que le fond du problème réside dans le fait « qu’aujourd’hui, la police est envoyée pour mater des contestations tout à fait légitimes démocratiquement » en raison d’un manque de réponse politique des gouvernements en place. Et pour eux, la réponse apportée par l’article 24 de la loi « Sécurité globale » risque de crisper davantage les relations déjà tendues entre la police et la population, en creusant le « fossé qui existe entre le peuple et ceux qui prétendent le représenter » pour François.

Une police et des citoyens irréconciliables ?

Pour chacun, il existe des solutions plus équitables, permettant de protéger les policiers dans le cadre professionnel et privé, tout en ne portant pas atteinte aux libertés fondamentales. Valentin estime qu’il faut « changer la formation des forces de l’ordre et sanctionner chaque personne qui ne respecte pas la déontologie » quand Gaël estime que la réconciliation doit « se faire par l’éducation et l’échange dès le plus jeune âge ». Jeremy conçoit l’origine du problème dans l’action politique elle-même, ainsi « tant que la police règlera par la force des questions d’ordre politique, ces menaces continueront ».

“Si l’on veut protéger les policiers, il faut déjà qu’il se demande pourquoi sont-ils visés ? Dans ce cas, il faut faire un travail entre les forces de l’ordre et la population pour que ceux-ci soient mieux acceptés. Les relations sont tendues parce qu’il y a des problèmes. Mais si les journalistes ne sont plus présents pour révéler ces problèmes, cela va empirer ” Kim, 20 ans.

Une solution est mise en avant, notamment dans l’article 21 de la proposition de loi « sécurité globale », celle des caméras-piétons permettant de filmer les interventions des policiers. Ici, les avis divergent. Pour François et Valentin, c’est une solution à condition qu’il n’y ait pas de dérives (ex : batterie épuisée lors de situations tendues) ou d’instrumentalisation. Gaël et Kim considèrent que c’est une « excellente idée », permettant « de confronter les faits pour mieux atteindre l’idéal de la vérité ». Cependant, Jeremy estime que « cela ne changera rien » « tant que le policier a le contrôle sur le bouton d’enregistrement ».

 

Merci au Collectif Gerda et au Collectif des étudiants en journalisme.

 

Rédacteurs : Florian Gourdin & Inès Chaieb

Crédit photo : Nina Boulet Gigliesi