Les paupières lourdes, les pensées perdues et les muscles raides, il se réveille en douceur. Un pas devant l’autre, il rejoint la table du petit déjeuner avec une cadence ralentie par le sommeil. Son corps de jeune homme ploie sous l’attraction qui semble le rapprocher chaque seconde un peu plus du sol. L’arôme de café chemine de la tasse jusqu’à ses narines, faces cachées de son nez crochu qui domine le reste de son visage. Sa journée débute dans les transports, se poursuit au bureau et se termine sur le terrain de tennis. La balade d’après dîner sonne comme un rituel dans sa vie bien orchestrée. Il prend d’abord la rue Tverskaïa, continue jusqu’au Boulevard Nikitsky avant de s’éterniser sur un banc près du couvent de Novodievitchi. C’est sur celui-ci qu’il passe l’heure qui suit à esquisser des croquis.

Ce soir, il emprunte la même rue, enchaîne sur le même Boulevard et s’assoit sur le même banc. Alors qu’il entame ses premiers coups de fusain, il aperçoit un somptueux oiseau qui se pose à quelques centimètres de lui. Il est habillé de plumes noires aussi soyeuses que le velours, aussi sombre que la nuit. Celui-ci ne semble pas apeuré par l’homme bien au contraire. Alors qu’il tente de le faire fuir, le rapace agite ses grandes ailes, le mord et s’envole. La blessure est profonde, la douleur est vive. Il s’empresse de rentrer chez lui panser la plaie. Après y avoir apporté les soins nécessaires, il ne parvient pas à se rasséréner. La scène passe en boucle encore et toujours. Les jours passent et cette promenade qu’il adorait tant n’est maintenant plus qu’une angoisse permanente. La peur de recroiser ce malheur l’effraie toujours plus. Chaque instant de sa vie se transforme en véritable géhenne. Les transports, le bureau, la balade, les transports, le bureau, la balade. Tout n’est qu’une cacophonie de répétition mélangée à un quotidien angoissant et assourdissant qui le maintiennent dans un état d’affres éprouvantes.

Le soir d’une journée acouphénique, munit de son carnet et de son fusain, il s’installe sur le banc. Son souffle se coupe lorsqu’il aperçoit l’oiseau près de lui. Les bruits cessent. Cette fois ci, la bête est calme et étrangement, il n’a pas peur d’elle.  Comme hors du temps, sa peur tantôt paralysante s’envole pour laisser place à une étrange sérénité. Alors qu’il tente de s’approcher du rapace, celui-ci s’envole. Depuis cet instant, le silence a remplacé la tumulte et le calme rythma de nouveau son quotidien.

Le jeune homme est devenu un vieillard, sa vie s’est déroulée comme il l’avait prévue, sans détour, sans grandes peines. Les balades ont perduré toutes ces années mais désormais tantôt accompagnée de sa vieille épouse tantôt d’un ou plusieurs de ses petits enfants. L’heure habituelle de la balade sonne, il sort rue Tverskaïa, traverse le Boulevard Nikitsky, s’arrête sur son éternel emplacement avant de calmer sa toux qui ne cesse d’empirer. Ce soir il ne tient pas son carnet et son fusain à la main. Il s’assoit simplement et admire la nature ambiante. Il entonne un sifflement.

À peine eut-il le temps d’arrêter sa chansonnette qu’une vieille femme étrange se pose près de lui.

« Je vous attendais » lui murmure t-elle.

« Moi aussi » répondit-il en souriant.

À ces mots, elle déploya ses grandes ailes parées de plumes noires et il accueillit la mort comme une vieille amie.

À l’écoute de la mélodie un étrange rapace se pose près de lui. À peine eut-il le temps d’arrêter sa chansonnette que l’oiseau se transforma en vieille femme.

« Je vous attendais » lui murmure t-elle.

« Moi aussi » répondit-il.

À ces mots, elle déploya ses grandes ailes parées de plumes noire et il accueillit la mort comme une vieille amie.

Rédactrice : Alexane Clochet 

Illustratrice : Hannah Sunhary De Verville