Isabelle arrache la bouteille de Clairette des mains de Gaëtan. Elle boit au goulot. Les cheveux dans le vent, enivrée par l’air marin, elle titube sur le bateau qui file à vive allure. Son coeur chavire. Elle s’est soûlée en l’écoutant et l’alcool fait oublier le temps. Le soleil s’abîme à l’horizon. Elle tombe dans ses bras, lui la couvre de baisers salés. Gaëtan, pour épater sa belle, accélère dans les virages serrés. Il ne faudrait pas qu’ils passent par-dessus bord.

  • Gendarmerie de Quimper, je vous écoute.
  • Vous m’entendez ? Ma fille a disparu. Je ne sais pas où elle est. Ce n’est pas à son habitude. Je m’inquiète.
  • Que s’est-il passé exactement ?
  • Elle s’est disputée avec mon mari vendredi matin. Elle est partie avec un ami en mer. Je n’ai plus de nouvelles d’elle depuis. Ce n’est pas normal. Il faut la retrouver.

C’est par cet appel que débute le fait-divers qui secouera la petite bourgade bretonne de Pont-Aven. Trois jours plus tôt, Isabelle et Gaëtan, dix-sept ans, des gamins du coin, disparaissent. On ne retrouvera plus jamais leurs traces.

Dans le Télégramme du 11 juillet 1987, on peut lire : « La gendarmerie de Quimper lance un appel à témoins pour retrouver, Isabelle Licquois et Gaëtan Serin, disparus depuis trois jours. Le couple, tout deux âgés de dix-sept ans, n’a pas donné de signe de vie à leurs proches depuis leur virée en mer au large de Pont-Aven. Isabelle, 1m68, cheveux bruns, a été vue pour la dernière fois avec une robe rouge cache-coeur. Gaëtan, 1m83, cheveux châtains, portait une chemise beige et un bermudas marron. Toute personne ayant des informations susceptibles d’aider les gendarmes est priée de les contacter. »  

Au troquet du coin, on ne parle plus que de ça. Tout le monde les croit noyés, perdus dans les abysses de l’Atlantique. Gaëtan est un casse-cou. Il s’est déjà planté à moto le mois dernier. Les badauds disent qu’il vient d’acquérir son permis bateau et qu’il a emprunté la vieille vedette à moteur de son père. « Il est inexpérimenté, on aurait jamais dû les laisser partir », répète l’idiot du village.

Et puis, il y a la petite Isabelle… Qui est belle comme un soleil. L’été, elle travaille dans la boutique de la mère Le Guen. Les gens ne viennent pas pour les galettes au beurre salé, mais pour le doux sourire d’Isabelle. Son père y tient comme à la prunelle de ses yeux. Il n’accepte pas de voir ce « petit merdeux » de Gaëtan tourner autour d’elle. Isabelle est ambitieuse, elle n’a pas de temps pour ces bêtises. Elle veut devenir infirmière. Quel gâchis. Une tragédie est si vite arrivée. Car les Bretons le savent, la mer, tombeau marin, ne pardonne pas. 

Les amants de Pont-Aven jubilent comme des enfants un matin de Noël. Allongés sur le sable chaud, ils se serrent l’un contre l’autre, à n’en plus pouvoir. Ils sont éreintés, encore fiévreux de la veille. Mais l’excitation est si grande qu’ils ne peuvent se résoudre à fermer les paupières. Ils l’ont fait. Ils n’en reviennent pas, ils ont réalisé un rêve fou. S’enfuir, voguer toute la nuit et se cacher sur l’île de Penfret pour vivre leur amour.

Rédactrice : Cassandre Dewaegeneire

Illustratrice : @tarma.karma