Depuis le lancement de l’hashtag #MeToo en octobre 2017 et le cataclysme qui s’est ensuivi, les langues se délient et le victimes trouvent désormais la force de se confronter à leurs bourreaux. L’industrie de la mode n’a pas tardé à se mettre au diapason du mouvement, laissant apparaître au grand jour les dessous d’un milieu jugé trop opaque. Le dernier en date à en avoir fait les frais est Gérald Marie, l’ancien patron d’Elite Model Management Europe, qui a été visé début septembre par une enquête du Parquet de Paris pour « viol et agression sexuelle » ainsi que « viol et agression sexuelle sur mineur ». Certes, l’industrie de la mode fait face à un nombre grandissant de plaintes, mais le mouvement #Metoo l’a-t-elle transformée au point d’en faire réellement bouger les lignes ? Une lutte contre les violences sexuelles et l’impunité en demi-teinte.

L’enquête publiée par le New York Times au début de l’année 2018 avait eu l’effet d’une bombe. Elle a surtout scellé le destin de deux hommes, Mario Testino et Bruce Weber, des photographes jusque-là intouchables qui ont été au service de marques comme Ralph Lauren, Gucci ou encore Burberry. Dans le sillage de l’Affaire Weinstein, ils ont tout deux été accusés d’agressions sexuelles par de multiples mannequins et anciens assistants. Ces révélations ont permis de mettre fin à une omerta qui durait depuis trop longtemps. Et les réactions ne se sont pas faites attendre: boycott des deux présumés agresseurs, rupture de contrats.. Testino et Weber sont devenus les parias de toute une industrie. Si cette affaire peut être perçue comme un véritable point de bascule, il est important de rappeler que bien avant l’émergence du mouvement #MeToo, de nombreuses voix s’étaient élevées pour dénoncer le traitement interne des mannequins. Pourtant, aucun changement abyssal n’avait pu être observé jusqu’à présent.

L’Union sacrée des géants du luxe

Face à une une pression grandissante, certains acteurs influents ont du s’activer en coulisses et agir de manière concrète. Les deux géants du luxe français, LVMH et Kering, ont fait figure de précurseurs en signant conjointement une « Charte sur les conditions de travail des mannequins et leur bien-être » en septembre 2017, dans laquelle de multiples garanties ont été mises en place pour les mannequins. La question taboue de la nudité y est explicitement évoquée, en affirmant que « pendant un shooting ou lorsque les mannequins s’habillent ou se déshabillent (avant ou après un défilé), ils/elles ne doivent jamais se trouver seul(e)s sans leur accord avec une personne de la production ou un photographe ». Les deux groupes n’ont pas tardé à être rejoints par les propriétaires de Vogue – le groupe d’édition américain Condé Nast International – qui en 2018 ont publié un code de conduite à adopter lors des séances photos, qui vise à combattre le harcèlement sexuel.

Il n’est cependant pas certain que toutes ces mesures soient systématiquement respectées dans la pratique. Le plus souvent, les mannequins concernées par les abus sont pour la plupart jeunes et vulnérables, et s’enferment dans une forme de mutisme qui peut durer plusieurs années. Déposer une plainte susceptible de les placer sur la liste noire des marques et à terme entraver leur carrière prématurément est un risque que peu sont prêtes à prendre. En témoigne le mannequin international Emily Ratajkowski qui, huit ans après les faits présumés, accuse dans les colonnes du New York Magazine le photographe Jonathan Leder de l’avoir agressée sexuellement alors qu’elle n’avait que vingt ans.

Face à cette méfiance tacite, l’industrie de la mode dans sa globalité est appelée à prendre ses responsabilités et à adopter des mesures juridiques plus sévères permettant d’endiguer les harcèlements sexuels.

Les associations de défense des mannequins dans le rôle d’intermédiaires

En attendant qu’un changement généralisé s’opère, de multiples associations ont fleuri au fil des années des deux côtés de l’Atlantique, à l’instar de l’ONG américaine Model Alliance (fondée en 2012). En France, Gwenola Guichard et Ekaterina Ozhiganova ont ainsi créé en janvier 2018 Model Law, la première association française de défense des droits des mannequins. Dès son lancement, un manifeste a été publié dans lequel est clairement mentionné qu’une « procédure sera mise en place par Model Law afin que les mannequins puissent signaler de manière confidentielle tout harcèlement, agression ou mauvais traitement ».

À travers cette initiative, l’association entend être « un intermédiaire neutre entre les mannequins et les agences, les mannequins et les pouvoirs publics, les mannequins et les médias. », souligne Gwenola Guichard dans un article de FashionNetwork. Il ne reste plus qu’à espérer que l’ensemble des structures mises en place exercent une réelle force dissuasive et qu’à terme, le nombre de victimes d’harcèlements et d’agressions sexuelles soit nul. Jusqu’à présent hélas, on en est encore loin.

Pour autant, affirmer sans discernement que l’industrie de la mode ne s’est pas améliorée au cours des précédentes années serait une erreur regrettable. Si #MeToo s’est aussi massivement propagé, c’est avant tout car il s’inscrit dans un contexte social invitant à repenser la façon dont sont perçus le corps et l’individu dans sa globalité. À l’image d’une société ayant résolument adopté un virage progressiste, l’industrie de la mode tend à s’affranchir de l’image traditionaliste et austère qui lui colle à la peau. Bien qu’elles soient toujours cataloguées comme « à contre courant des codes », de plus en plus de marques sont acceptées voire même saluées pour leur caractère transgressif. Des mannequins « rondes » et transgenres, à l’instar de la brésilienne Valentina Sampaio, s’affirment. Le féminin et le masculin se confondent, gender fluid et inclusivity sont devenus des nouveaux critères incontournables et en cela, l’industrie de la mode se retrouve transformée.

Rédactrice : Maëlys Kapita