La petite fille marche en tirant son cartable. Lui, tous les jours, la suit. Il la suit à la sortie de l’école jusqu’à chez elle. Elle entre au 23 rue du Nouveau Monde, lui continue sa route et tourne au 21. Lui, est son voisin. Il s’imagine l’aborder. Il pense à lui proposer des bonbons. Lui dire qu’il a de beaux jouets chez lui et l’inviter. Mais il n’a rien de tout ça et personne ne doit les voir. Il réprime cette envie, il sait qu’il n’a pas le droit. Sauf que demain, il passera à l’acte.

Du premier étage de sa maison, il peut la voir dans son jardin. Il sait que chaque jour après l’école, elle jette son cartable sous le porche, elle crie après son chien « Tuck » et sa maman lui apporte une briquette de jus de raisin. Les vendredis, lorsque son papa rentre, il lui donne un pain au chocolat et lui dit de ne pas faire trop de bruit car il a encore « du travail à faire ». Elle lève les yeux au ciel, croque dans la viennoiserie et déchire un petit morceau qu’elle donne du bout des doigts à son labrador beige.

S’il ferme les yeux, il peut décrire chaque détail de sa personne. Elle est chétive, très pâle de peau. Lorsqu’elle rentre de l’école, elle parle toute seule, chantonne. Au passage piéton, le temps que le feu passe au vert, elle admire sa bague en forme de coeur et remonte ses collants en laine qui grattent. Elle aime sauter au dessus des flaques et shooter dans les pommes de pin. Il sait tout de sa vie.

C’est le jour j. Il sait que sa mère ne rentrera pas avant 17h30 des courses. Il a une heure pour mettre son plan à exécution. A la sortie de l’école, il la suivra, encore. Au dernier passage piéton, il l’alpaguera. Il aura 100 mètres pour la mettre en confiance et la convaincre de venir chez lui. Il n’a pas de bonbon, ni le tout nouveau jouet à la mode, le Magic Screen. Mais c’est le seul moyen d’attirer son attention.

16h30, elle sort de l’école, il la suit. Elle s’arrête au passage piéton, admire sa bague en forme de coeur, remonte ses bas de laine. Il s’approche. Il lui sort son discours finement ficelé. Elle gobe tout. Ils entament une discussion chargée de candeur et de naïveté. Elle accepte de venir jouer chez lui.

Lorsque Mrs Roses rentre de ses courses, elle ne voit pas sa fille. Elle s’inquiète. Elle l’appelle, crie après elle. Pas de réponse. La panique la gagne.

Seulement, elle entend des éclats de voix venant du jardin d’à côté. Son sang ne fait qu’un tour, elle arrive furieuse chez les voisins.

« Sally, sors d’ici ! On ne joue pas avec les Noirs. »

Rédactrice: Cassandre Dewaegeneire