Originaire du Haut-Karabagh et membre de l’Association de Soutien à l’Artsakh depuis de nombreuses années, Irina Hovsepian lutte pour la reconnaissance de la République du Haut-Karabagh. Dans un entretien, elle revient sur la guerre qui a secoué cette région du Caucase entre septembre et décembre dernier. Entre affliction et amertume, elle partage son ressenti face à la solitude à laquelle les arméniens ont dû obvier.

Présentez-vous, ainsi que l’association ?

Je suis Irina Hovsepian, originaire du Haut-Karabagh et je suis membre de l’association de soutien à l’Artsakh depuis de très nombreuses années. L’association a pour but de promouvoir la République d’Artsakh et d’établir des liens entre elle et la France. Nous avons de nombreux projets : premièrement un objectif de communication pour faire connaître cette région du monde, mais aussi le développement de la francophonie au Haut-Karabagh ou encore l’organisation de projets comme par exemple la formation de médecins en France. Le but, sur un plus long terme, est aussi de faire reconnaître l’Artsakh en France, de mieux présenter ce qu’est cette république qui construit une démocratie et qui n’a été reconnue, jusqu’à maintenant, par aucun pays dans le monde.

Que se passe-t-il dans la région du Haut-Karabagh depuis le mois de septembre ?

Le 27 septembre, une attaque militaire à été lancée par l’armée turco-azérie. Quand je dis turco-azérie, il y avait, en réalité, une coalition internationale derrière eux. Avec par exemple des drônes fournis par Israël, des avions de chasses turcs ou encore des terroristes venus de Syrie recrutés par la Turquie. Plusieurs articles parlent même désormais de l’implication des renseignements britanniques dans cette guerre. Il y a eu plusieurs pays directement ou indirectement impliqués, d’un point de vue logistique et militaire. Imaginez donc une coalition internationale contre un pays de 150 000 habitants qui devait y faire face. Avec la seule défense de l’Arménie, on ne pouvait pas se heurter à une guerre d’une telle ampleur. Au final, ce n’était pas un conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Si ça avait été le cas, il n’y aurait pas eu cette défaite. C’était une coalition, il n’y a pas d’autre mot, contre la présence arménienne en Artsakh.

Avez vous joué un rôle en tant qu’association dans ce conflit ?

L’association a tout fait pour communiquer sur ce qu’il se passait, sur le déroulement du conflit, sur ses conséquences. Il y a eu des crimes de guerre qui ont été orchestrés contre l’Artsakh : destruction des hôpitaux, des maternités, des infrastructures civiles. Ils ont attaqué la population civile, des journalistes, ils ont décapité des soldats arméniens. C’était une guerre d’une envergure rare. C’est sur cela que nous avons essayé de communiquer : c’est une guerre qui se veut être la suite du génocide arménien. Tout a été fait contre l’état de l’Artsakh mais aussi pour supprimer toute trace de l’Arménité. On a voulu chasser les arméniens, effacer l’existence de l’Artsakh et de sa population. Nous avons eu l’impression d’avoir à faire à un génocide.

Quelles sont les conséquences du cessez-le-feu ?

Les conséquences, c’est une défaite lourde pour l’Arménie, pour le Haut-Karabagh qui voit son territoire réduit. On estime à plusieurs dizaine de milliers le nombre de déplacés. Heureusement, depuis ce cessez-le-feu, une bonne partie d’entre eux a pu rentrer. Mais il persiste certains endroits sous le contrôle de l’armée Azérie et où il est, par conséquent, impossible de retourner. Il s’agit d’une défaite lourde à plusieurs points de vue : une perte territoriale et une lourde perte humaine, on parle de 5 000 victimes et de plusieurs milliers de disparus, de capturés. Cette défaite pèse considérablement sur les arméniens. On connaissait la gravité de la situation, on savait que les armes utilisées contre l’Artsakh étaient des armes interdites et que nous n’avions pas seulement affaire à l’Azerbaïdjan mais aussi à la Turquie. Pour autant, nous n’aurions jamais pu imaginer un tel désastre, une telle issue.

Comment l’Arménie va gérer ce flux migratoire ?

Une bonne partie des déplacés qui sont allés se réfugier en Arménie sont désormais de retour. Je me suis entretenue avec la ministre de l’éducation pour connaître le nombre d’enfants scolarisés au Haut-Karabagh et ce nombre à doublé entre début décembre et fin décembre. C’est une bonne chose, les gens rentrent chez eux. Cependant, on compte entre 20 000 et 25 000 d’entre eux qui ne peuvent pas rentrer. Une partie de ces gens là n’ont plus avoir accès à leur habitation, ils rentrent alors en Artsakh pour trouver provisoirement un toit à Stepanakert, dans la capitale, ou dans des villages.

Quelles sont les autres conséquences sur les populations civiles du Haut-Karabagh ?

L’Artsakh était une république qui construisait une démocratie. On notait par exemple un taux de criminalité parmi les plus faible, une belle croissance économique, des infrastructures de plus en plus prospères qui commençaient à être autosuffisantes. Mais  du jour au lendemain, le Haut-Karabagh se retrouve privé de ses ressources énergétiques, de ses champs de cultures, privé de ses villages , de ses villes, de ses monuments, de ses monastères. La conséquence est économique, culturelle et sociale.

Quelles seront les conséquences sur le long terme ?

Il est très difficile de faire des prévisions sur le futur après une telle défaite. Pour l’instant, la Russie nous aide beaucoup, elle est fortement présente et assure la sécurité ainsi que la paix dans la région. Ils ont déployé des forces armées, des médecins pour soigner les habitants du Haut-Karabagh et ils ont fait un gros travail pour déminer le terrain. Ils sécurisent et rassurent la population. Il y a une très bonne entente et collaboration entre les autorités russes et les populations de l’Artsakh. C’est une république qui faisait partie de l’ex URSS, ce n’est donc pas vraiment étranger aux habitants de se retrouver sous un mandat russe.

Aimeriez-vous rajouter un élément qui vous semble important ?

J’aimerais souligner le rôle remarquable de la diaspora arménienne qui a été d’un soutien exemplaire pour l’Arménie. Nous avons eu une mobilisation extraordinaire avec des récoltes de dons formidables. Une guerre signifie de nombreuses dépenses imprévues. Il faut continuer de faire tourner le pays, gérer le flux de réfugiés pour qu’ils soient logés et nourris. Ces dons ont permis de soutenir ces dépenses liées à la guerre. Il est aussi remarquable de constater le soutien de la France. Néanmoins, tous les arméniens ont observé avec beaucoup de tristesse et d’amertume que nous avons été seuls face à Erdogan et Aliyev et c’est extrêmement dur à accepter. Ma famille et mes amis qui sont au Haut-Karabagh me demandent « Comment est-ce possible que l’Union Européenne n’ait rien fait pour nous protéger ? Pourquoi personne n’a sanctionné l’Azerbaïdjan et la Turquie, alors même que l’Arménie est considérée comme un pays ami de l’Union Européenne ? ». C’est un constat qui est psychologiquement lourd à endosser. Le seul pays qui a changé la situation, c’est la Russie comme dans les années 90. Hormis des déclarations, l’Europe n’a rien fait. Quand je dis l’Europe, je parle des gouvernements. La société civile, elle, a beaucoup fait. Énormément de journalistes, d’écrivains, d’intellectuels ont parlé de ce qu’il se passait. De nombreux élus ont essayé de défendre l’Artsakh, le Sénat et l’Assemblée Nationale ont même demandé la reconnaissance du Haut-Karabagh et cela est extraordinaire. Mais malheureusement le gouvernement, dans ses actions, veut garder la neutralité. Je trouve ça dommage que la France ait adopté cette position alors que les arméniens sont victimes de cette neutralité. Mais je souhaite terminer sur une note positive : selon moi, ce n’est pas la défaite du peuple arménien. Il n’a pas eu toutes ses chances pour se défendre. Selon moi, c’est la défaite des décisions politiques. Je crois que l’Arménie va se reconstruire, je crois en son potentiel et à l’Artsakh. Cette république va continuer à vivre malgré cette guerre horrible. Les habitants du Haut-Karabagh sont des gens extrêmement courageux et braves. L’Arménie retrouvera les forces nécessaires pour se relever et construire un avenir plus serein et moins sombre. Je veux rester optimiste sur l’avenir.

Rédactrice : Alexane Clochet

Intervenante : Irina Hovsepian

Illustratrice : Mathilde Corbel