Fondé en 2019, l’Observatoire Etudiant des Violences Sexistes et Sexuelles dans l’Enseignement Supérieur a publié son premier rapport en octobre dernier. Les chiffres sont violents, 1 étudiante sur 20 serait victime de viol au cours de ses études, et 1 sur 10 victime d’agression sexuelle. Les chiffres deviennent des preuves et forcent à avancer. Une enquête qui mène au progrès ?

La naissance d’une “enquête vitale”

Étudiante à HEC, Marie a rejoint l’association en 2020. Le rapport est déjà en marche, elle doit s’attaquer à la minutieuse analyse des données. Pour les récolter, des questionnaires sont diffusés. Revues par des psychologues, les questions doivent être représentatives afin d’obtenir les 10 000 réponses visées, et “faire des statistiques qui aient du sens sur l’année 2019.” Les établissements supérieurs relaient, et les données commencent à affluer.

Une nouvelle équipe a été mise en place en septembre, Marie en fait partie, pour finir et peaufiner le rapport. Les analyses sont parfois approfondies, et les analystes veulent différencier les profils pour être le plus clair possible. La méthode est longue, rigoureuse, mais le travail final crée une onde de choc, un “boom” comme l’a expliqué l’étudiante.

Dans les questions, l’équipe de l’Observatoire se veut “le plus objectif possible”. L’association porte bien son nom, leur démarche est neutre “on est là, on regarde, on vous dit ce qu’on a observé et qu’il faut agir.” C’est une bonne façon de “faire bouger les choses et d’ouvrir un dialogue.”. La neutralité est essentielle, “surtout sur ces sujets compliqués mais les chiffres disent ce qu’ils disent.”

Lorsque le rapport sort le 12 octobre 2020, Brut, Le Monde, France Info et d’autres médias, même étrangers, s’en emparent. Les établissements eux, contactent l’Observatoire pour obtenir des conseils sur comment améliorer la situation actuelle. Les administrations demandent des questionnaires plus précis, pour les envoyer à leurs élèves. Avec les efforts faits depuis quelques années, ces “micro-avancées” dont parle l’analyste, “les yeux ont commencé à s’ouvrir. Là, il faut qu’ils soient grands ouverts.”

L’enseignement supérieur face aux chiffres

5% des filles qui ont répondu au questionnaire ont subi un viol. “On se dit que c’est rien, mais ça fait 1 personne sur 20, c’est énorme.” Devant ces chiffres, les étudiants se retrouvent face à une autre réalité, celle du silence, “la libération de la parole est pas encore complète, c’est réellement problématique.”

C’est la première fois qu’une enquête comme celle-ci apparaît, “elle est vitale” car “maintenant, il n’y a pas de marche arrière. Aujourd’hui, on est obligés d’en prendre conscience et de faire quelque chose avec.” Il faut surtout comprendre tous les procédés qui encouragent les violences pour changer les mentalités. “C’est un travail énorme, il faut s’adapter aux différents profils, aux différents établissements. C’est assez compliqué, mais là le travail et le dialogue sont engagés.”

“On est obligés d’en prendre conscience et de faire quelque chose avec.”

Marie a remarqué qu’à HEC, en première année, “ce genre de choses est assez commun à toutes les écoles.” Ce genre de choses étant l’humiliation sexuelle. La jeune femme a pu assister aux premières mesures de l’administration, décriées par ses camarades qui ne comprenaient pas la portée des “traditions.” Suite aux sanctions, “les étudiants ont commencé à comprendre. La prise de conscience est compliquée, même chez les femmes.” Les violences et les humiliations sont de moins en moins tolérées, et les écoles souhaitent agir depuis deux, trois ans. Mais “même avec les plus beaux discours”, le plus difficile reste la mise en place.

 

Des traditions qui ont du mal à se perdre

Les enquêtes de Mediapart ont mis en lumière les écoles avec une “tradition”, en particulier les écoles de commerce. Ici, Marie explique qu’en effet, “tradition” égale “sexisme qui explose” mais les traditions ne sont pas limitées aux instituts de commerce. “Ecoles de co, sciences po, c’est révélateur. En prépa aussi, il y a des problèmes de sexisme ou de violences sexuelles. Ce sont les mêmes personnes que dans les écoles. Il y a quelque chose qu’il se passe.”

La pression sociale peut écraser. Elle est présente dans les écoles, et les associations qui s’occupent des soirées. “Les violences, c’est dans les soirées, les week-end d’intégration (WEI) avec ou sans alcool. En cours c’est plutôt verbal, avec des remarques homophobes ou sexistes.” Même sans bizutage et sans alcool, la pression du “nouveau” existe. Elle semble parfois inévitable car de jeunes étudiants peuvent être influençables et “rentrent dans un moule sans remettre les choses en question.” La première année est spéciale, “tu intègres une école, un parcours, une association. Tu recommences à zéro.”

“Tu rentres dans un moule sans remettre les choses en question.”

Ce rapport est une chance. Il a créé une “énorme conversation”. Par manque d’information et de sensibilisation, des élèves “ne se rendent pas compte que ce qu’il se fait soit aussi important. Certains ne se rendent pas compte, et d’autres ne savent pas ce qu’il se passe.” Marie prend l’exemple des témoignages, avec la mauvaise connaissances des faits “les personnes qui témoignent ne vont pas forcément avoir coché être “témoin” ou “victime” car ils ne savent juste pas.” Il faut maintenant comprendre comment tout marche pour agir au mieux.

 

Ne plus regarder ailleurs

L’Observatoire va avoir du travail après ce rapport. Certains établissements, dans une volonté de déconstruction, ont demandé des enquêtes personnalisées. L’association va continuer, en créant des questions “plus spécifiques aux écoles qui souhaitent des solutions.”

En 2020, et même en 2021, le distanciel ne permet normalement plus de violences sexuelles et sexistes. L’analyste s’amuse, “vous ne voulez plus de violences sexuelles dans votre établissement ? Ayez des cours en ligne !” Mais il faut agir, et le chemin est long pour comprendre les comportements et trouver des solutions.

Quant aux accusés, “accuser qui ?” s’interroge Marie. “Il n’y a pas vraiment d’accusé. Tout est flou. On ne remet pas les écoles ou les universités en faute, car il n’y a pas “un” fautif, pas “un” mec à accuser. C’est un tout.” L’Observatoire et son rapport paraissent être une manière assez neutre pour exposer les problématiques existantes, et chercher comment avancer.

L’Observatoire met aussi en lumière un silence oppressant. “En tant que victime, tu fonces dans des murs, des gens qui minimisent. Tout est tellement sclérosé.” Et ce n’est pas seulement lié aux études. “Tout le système législatif français, pour porter plainte, ne marche pas du tout.” Ce qui pousse certaines victimes à s’enfermer dans un silence. Elles ont besoin de safe-space et ne savent pas où les trouver, “même si des écoles proposent des cercles anonymes, peu sont connus.”

Le rapport souligne intrinsèquement le harcèlement dans le milieu du travail. Si la sous-représentation des femmes et le sexisme en général dans les entreprises sont au coeur des discussions, “personne n’avait regardé dans les écoles qui préparent au travail d’après.” Les violences ne sortent pas de nulle part, et l’Observatoire continue de les pointer du doigt.

Rédactrice : Estelle Kammerer 

Illustrations officielles de l’Observatoire