À l’heure des appels à rouvrir les librairies, nombreux sont ceux qui souhaitent voir les clients réinvestir ces lieux. En effet, l’économie du livre semble encore plus fragile après l’annonce de la future fermeture de la célèbre librairie parisienne Gibert Jeune. Au cœur de ce débat, une employée d’une librairie qui souhaite rester anonyme dénonce des conditions de travail difficiles. C’est sur Twitter que La libraire fâchée a choisi d’exprimer sa colère en demandant à ses lecteurs d’arrêter d’appeler à la réouverture

Comment avez-vous vécu les appels à rouvrir les librairies ?

Super mal. L’annonce du reconfinement c’était le mercredi, le jeudi il y a eu un monde fou. Aucune distance n’était respectée. Les patrons nous ont demandé de revenir travailler le lendemain, c’était trop. Les collègues étaient dépités. Des écrivains ont appelé à la réouverture, des gens que j’aime bien pourtant. Ils disaient que tout était respecté dans les petites librairies. Non, c’est faux.

Vous évoquez des distances non respectées, avez-vous peur pour votre santé ?

J’ai peur depuis fin mai, quand on a rouvert. Le gel hydroalcoolique est placé à l’entrée mais tout le monde ne le voit pas. Je vois de nombreux clients rentrer sans se laver les mains. Comme dans beaucoup de librairies, les rayons sont étroits, certains clients ont des masques trop grands, qui tombent, ou ils les baissent pour nous parler. On a commencé à mettre en place des stratégies pour nous éloigner d’eux : mettre un chariot entre nous ou avancer notre jambe pour qu’ils ne s’approchent pas trop.

Vous dévoilez dans vos tweets des conditions de travail difficiles. Comment cela se traduit au quotidien ?

Les pauses ont lieu dehors, donc en hiver ce n’est pas facile. On nous attribue un rayon sans prendre en compte nos différentes compétences. Le travail de manutention est méconnu. Quand je dis que je suis libraire on me dit “ah génial”, quand j’essaye d’expliquer la réalité de ce métier personne ne veut entendre, c’est impressionnant. Nous portons des cartons à longueur de journée. J’ai des collègues qui font ça depuis des décennies et le corps le ressent.

Avez-vous déjà envisagé de changer de métier ?

Bien sûr parce que j’ai peur. Quand je vais vieillir, je ne vais pas pouvoir continuer. J’ai fait le calcul de ma retraite et quand j’ai vu ce que ça allait être, ça m’a bien stressé. Le contexte économique est quand même pourri, j’ai beau chercher activement mais j’avoue que je ne trouve pas. J’ai même essayé de postuler dans des banques, l’idée ce n’est pas de râler sans rien faire.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous exprimer sur Twitter ?

Honnêtement, ça fait des années que je rongeais mon frein sur plusieurs sujets connexes, sans trop savoir comment l’exprimer. Quand j’écrivais à des journaux ce n’était pas publié. Et là, que l’on parle directement à notre place, j’ai complètement explosé. Je n’avais jamais utilisé Twitter auparavant.

Votre appel à ne pas rouvrir compte 1200 retweets et près de 7000 likes, êtes-vous surprise par cet engouement ?

Je me disais que soit ça allait faire un énorme flop, soit ça prendrait un peu parce que je ne parle pas que de moi, mais des conditions de travail de beaucoup de salariés. Je ne pensais pas que ça prendrait une telle ampleur, surtout pour un premier tweet.

Votre avis n’est pas dominant dans votre profession, comment percevez-vous vos confrères qui se battent pour rester ouverts ?

On a pas les mêmes intérêts, eux pensent à leur chiffre d’affaires, nous on pense à notre santé. On nous dit que l’on a le droit de retrait mais c’est faux. Si on exerce ce droit, on ne travaillera plus après. On m’a dit “si vos conditions de travail ne sont pas géniales c’est parce que vous travaillez dans une grande enseigne, tout se passe bien dans les petites structures”. Ce n’est pas vrai, la librairie a une image dorée. Je pense qu’il y en a plein où cela se passe très bien. Mais malgré tout, dans les grosses boites, on peut se syndiquer, il y a des choses que l’on peut faire. Dans une toute petite, c’est compliqué.

 

Nombreux sont ceux qui ont évoqué l’importance de la culture en ces temps difficiles. Selon vous, est-ce une problématique de classe sociale supérieure ?

Effectivement, je pense que tout le monde ne va pas en librairie. Moi, personnellement je n’ai quasiment jamais acheté de livres, avant j’allais en bibliothèque. Je ne crois pas qu’en ce moment ce soit la préoccupation majeure. C’est une belle idée mais ça ne touche pas tout le monde. On donne toujours la parole aux mêmes personnes, les classes dominantes.

La librairie dans laquelle vous travaillez pratique le click & collect ?

Oui, on travaille quasiment normalement. On va au boulot tous les jours, le téléphone sonne toute la journée. Je dois dire que les gens sont très patients, très respectueux, ça se passe très bien. Je dois malgré tout avouer que ça continue de me stresser d’être en contact avec mes collègues et avec les clients au moment du paiement.

Le Gouvernement a récemment annoncé qu’il prendrait en charge les frais d’envoi des livres pour les librairies. Selon vous, cela fera bondir vos ventes ?

Probablement, c’est assez dingue. En plus, il y a des grosses sorties en ce moment comme L’Arabe du futur, des choses très attendues. Notre librairie fait beaucoup plus de ventes depuis la fin du premier confinement. La veille du reconfinement, nos chiffres étaient les mêmes qu’à Noël.

Comment envisagez-vous les semaines à venir ?

J’aimerais un confinement, mais pour tout le monde. C’est stressant les appels des médecins débordés, il faut prendre le problème au sérieux. Si tout le monde veut retourner travailler, ça ne fonctionne pas. On est déjà exposés, ne nous exposons pas encore plus.

 

Rédactrice: Sarah Chevalier

Illustrations: @tarma.karma