Il y a un an, la sortie de l’album Deux Frères déferle les foules dans la capitale, envahit les Champs-Élysées et détruit les records de ventes de l’année. Ceux qui viennent du 91, de l’autre côté du périph’, regardent du haut de la Tour Eiffel leur cité des Tarterêts au loin. Certains retiendront de cette image le coût faramineux du clip, d’autres les messages répandus sur les murs ou leurs lissages ruinés par la pluie. Mais ne nous intéressons pas aux détails et prenons ce que nous avons devant les yeux: deux banlieusards sur le monument symbole de la France et de Paris. Comment penser que cette apparition n’ait pas un sens plus profond? Comment ne pas trouver dans ce visuel un énième cri de rage dans le rap face à l’inégalité socio-spatiale en Île-de-France? Retour sur Au DD, décryptage des paroles, du clip.


  Années 50 en France, après une vague d’immigration massive au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement se trouve dans l’obligation de loger rapidement ces milliers de familles à revenus faibles. À la lisière de la capitale sont ainsi crées des blocs de HLM où on parque ces gens loin du centre, des grands boulevards haussmanniens et surtout des touristes. Ces blocs deviendront ce qu’on appelle aujourd’hui la cité, la banlieue, la zone, le bendo, avec toutes les inégalités, toute la violence, la précarité et surtout les préjugés qu’on lui connaît.
2019, toujours en France, deux “bougnoules” louent la Tour Eiffel, se font le plaisir de rapper dessus, de s’y filmer et pour couronner le tout s’amusent à défiler sur la plus belle avenue du monde accompagnés de tout leur quartier. Ainsi, après lecture de mille et un article sur Au DD, principalement concentrés sur des faits extérieurs à la musique en elle-même : tout est passé au crible, son marketing, sa démesure, son vocabulaire et son succès, , le nouveau record de streaming scandé chaque jour sans qu’une seule fois l’on s’intéresse à ce qui est à l’origine de tout ça : le son en lui-même, ce qu’il montre et quel message il nous renvoie, faire une bonne vieille analyse en bonne et due forme. Oui, comme quant au lycée, on vous faisait analyser des textes de Victor Hugo. Alors pourquoi le faire sur PNL ? Je sens déjà les plus puristes s’insurger, “Il n’y a rien à analyser!” “Ce n’est même pas du français !”. Oui, PNL on un langage familier, oui, pour la plupart des gens le Rap et un genre pauvre, une “sous-culture” d’après Eric Zemmour, sans réel messages que fumer, tiser, baiser, comme le dit si bien Alain Finkilekraut, un “sabir simpliste, hargneux, pathétiquement hostile à la beauté et à la nuance”. Mais on est en 2019, et Victor Hugo est mort et n’aura sûrement plus grand impact sur le paysage français alors que PNL sont là, bousculent les foules et les univers. En effet, écouter PNL c’est plonger dans un univers sur-mesure imaginé par les deux frères et dont les ficelles ne sont pas données facilement. Mais aujourd’hui, nous n’allons pas analyser les allers venus de Hervé dans le bloc mais plutôt celle de Tarik et Nabil et de leur périple les amenant des Tarterêts jusqu’au Trocadéro, parce qu’il est relativement compliqué d’arriver d’un point à un autre de l’Ile-de-France sans passer par ce cher périphérique, immense, constamment bouché et faisant office depuis tant d’années de barrière sociologique, économique et culturelle entre deux mondes, deux univers, deux populations.

 Évoquer le Rap en France, c’est aborder un moyen d’expression artistique porteur d’un discours représentatif des populations des quartiers populaires. Évoquer le rap à Paris, c’est articuler autour d’un séparatisme social, créer par ce fameux périphérique francilien, dressant la limite entre Paris et sa banlieue, c’est écouter un discours d’inclusion et d’exclusion, de comparaison entre les deux espaces qui s’opposent tout en ne faisant qu’un. PNL aussi dans leur discographie abordent le sujet, ils viennent, et le revendiquent, du 91, pourtant adopte parfois l’étiquette parisienne “J’’suis de Paris, j’suis pressé”. Au DD, après plusieurs écoutes, s’inscrit parfaitement dans ce discours populaire, se construisant dans ses paroles et dans son visuel comme un dialogue entre Paris et sa banlieue, l’une répondant à l’autre, PNL au milieu jouant le médiateur.
Dès la première image du clip, le ton est donné, les deux frères sont assis sur la Tour Eiffel et regardent du haut de celle-ci la capitale s’étalant sous eux, résonne en fond rapidement les premières notes puis la première phrase “Bats les couilles d’l’Himalaya, Bats les couilles j’vise plus l’sommet” qui immédiatement fait lien. Les deux frères comme la plupart des jeunes de banlieues ont entendu toute leur vie qu’ils n’étaient pas de Paris, que Paris était mieux que leur cité, qu’ils ne valaient pas celle-ci. Ainsi, le sommet a aussi pour longtemps été Paris, avoir un poids dans la capitale, maintenant qu’ils l’ont, qu’ils peuvent se payer la Tour Eiffel, qu’ils sont sur le sommet, la réalité de celle-ci est bien plus fade qu’on leur a vendu et les a même déçu : “La Lune j’l’aime plus, j’vous la laisse”.

      Dès lors, maintenant qu’ils ont traversé le périphérique, commis ce “crime passionnel” envers leur cité, les deux frères dans leurs paroles nous dépeignent une nostalgie, une tristesse, même si récurrente dans leurs chansons ici prépondérante et porteuse d’un mal-être certain face à un mouvement majeur en France : celui de l’appropriation culturelle de la banlieue par les classes plus aisées. Tarik et Nabil, grandis en cité mais maintenant adulés par les jeunes de toutes classes sociales ne sont “ni de chez-moi, ni de chez vous”, apatrides, ils sont “baisés par Paname” et n’appartiennent pas ainsi à cette population, mais par leur succès et évidemment leur richesse ne s’inscrivent aussi plus vraiment à la population de banlieue. Cette ambiguïté résidant dans l’opposition binaire entre Paris et sa banlieue se ressent aussi notamment dans la construction syntaxique du texte. Le passage le plus marquant étant ce parallélisme sur quatre phrases pleines d’antithèses (vis/meurs, monde/tombe, rêve/cauchemar) :


”J’vis dans un rêve érotique
Où j’parle peu mais j’caresse le monde
J’meurs dans un cauchemar exotique
Où la Terre ressemble à ma tombe.”


     Ils opposent ainsi le rêve de la cité et le cauchemar de la vie mondaine. Thèse paraissant bancale, mais qui n’est finalement pas si loin de la vérité actuelle du contexte sociale parisien : tout le monde aujourd’hui ne rêve t-il pas d’être PNL? La cité ne représente pas telle pas aujourd’hui un Eldorado de légitimité ? La mode n’est-elle pas au streetwear et à l’esthétique mafieuse des années 80? Ce débat socio-culturel majeur en France et dans le monde est résumé dans Au DD par une question : “Igo, pourquoi tu parles en igo ?”. À travers cette interpellation, nous pouvons entendre en sous-titres : pourquoi tu parles comme nous, agis comme nous, alors que tu nous dénigres ? Ou pourquoi as-tu alors dressé entre nous une autoroute? 
Malgré l’opposition claire dans les paroles, le groupe ne dresse pas qu’une conclusion binaire de la situation, ils floutent aussi la ligne de cette confrontation à travers le visuel du clip. S’enchaînent sous la forme d’un montage alterné ou parallèle, la force de ce flou résidant donc aussi dans le débat si les actions se déroulent en simultanée, des plans des deux hommes dans la Tour Eiffel puis d’eux dans un décor d’un bâtiment désaffecté reprenant leur casquette de dealers. Le choix de la lumière, ou plutôt le non-choix de celle-ci, de l’ambiance et des couleurs ne permettent pas de pleinement distinguer dans toute la vidéo la localisation de la scène : ont-ils installé la Tour Eiffel aux Tarterêts ou ont-ils fait de celle-ci le nouveau four d’Ile-de-France ? En tant que spectateur, dresser la ligne entre les deux est plus compliqué que prévu et c’est justement là où réside tout le sens de “Au DD” mais aussi du mouvement médiatique qui suivit. 

   Séparés pendant des décennies par une route, par des préjugés, par un rapport aux chances et à la culture. Aujourd’hui, le Grand Paris arrive et nous ne pouvons plus l’arrêter, encore parler de la banlieue et de Paris fait-il sens ? Outre le code postal, qu’est ce qui change vraiment de l’autre côté du périph ? Fondamentalement, l’accès aux chances, les valeurs inculqués durant l’enfance aussi si on en écoute le groupe “Pas d’honneur, toi, tu sens d’ici” mais outre les -très importantes- nuances sociétales. Aujourd’hui, les deux populations s’habillent de la même manière, écoutent la même musique et usent du même langage. Une seule chose subsiste, l’image du banlieusard, l’aura mythique qui l’entoure -presque fascinatrice dans ce contexte- et la discrimination et le mépris qui en découle. Malgré leur notoriété, PNL fidèles à leur motto Que La Famille, refuse l’étiquette parisienne “Toujours dans mon 91 car j’suis baisé par Paname” et plus que ça, refuse l’étiquette d’artistes qu’on désire leur attribuer et les cases dans lesquelles on les inscrit. Ils y assument aussi leur passé, “Sans le bénéf de la rue j’aurais jamais niqué le game”, le revendiquent même comme encore présent “les ienclis ne tomberont jamais sur messagerie” et le place à la racine même de leur succès. Les deux frères livrent ainsi un discours sur la relation ambiguë qu’ils ont à présent avec leur cité et Paris, les sentiments contradictoires qu’ils ressentent face à cette situation “Pas plus d’haine que d’amours que j’lache entre mes tours” et enfin cette peur de ne plus être authentique, cette possibilité face à cette nouvelle notoriété et cette proposition de N.O.S “Viens on s’casse mon frère, avant qu’on s’perde”. 

 Le clip se conclut sur une duplicité autant dans les paroles que dans le visuel. Nous pouvons voir un fondu s’enchaînant, eux sur le toit dans le bâtiment, regardant la Tour Eiffel au loin, puis eux sur cette même Tour Eiffel, les lumières de celle-ci s’éteignant sur la dernière phrase “J’me promène dans les beaux quartiers avec le seum qui fait peur aux riches.”. On entend seum (“venin” en arabe puis “haine” en argot français) mais aussi l’homophone “somme”. En effet ils se promènent avec cette haine, qui a d’une manière toujours été présente et qui s’est accrue avec les années, mais aujourd’hui ils ont quelque chose qu’ils n’avaient pas avant, la “somme”, l’argent, plus rien ne les différencie de ces riches à part leurs origines. Et alors que la Tour Eiffel s’éteint, c’est comme un message qui se propage dans toute l’Ile-de-France alors que la Dame de Fer disparaît et que les Uber et le bus QLF eux s’allument et s’étendent dans la ville. Le périph est tombé, la barrière a été franchie, la banlieue ne fait plus “qu’influencer Paname”, elle l’envahit. La banlieue est devenue Paris et les enfants qu’ils étaient, regardent de loin la Tour brillante qu’à présent PNL éteint. Ces enfants marginalisés, enfermés dans cette binarité sociale malgré eux n’ont plus besoin de la viser, car eux l’ont eu, et peuvent à présent dire, qu’il n’y a rien à voir et qu’elle n’est pas mieux qu’eux. Comme concluait Le Point à la fin de leur article sur l’album Deux Frères “se plaindre de l’état du monde, ça rapporte !”, à leur instar, pour une fois ne nous concentrons pas sur leur fait que ça leur “rapporte”, mais que justement, ils se plaignent de l’état du monde, et que oui, la parole d’un “bougnoule” a une valeur.   

Rédactrice: Smah

Illustrations: Marta McIlduff