Depuis le lundi 4 janvier, les étudiants de l’université Boğaziçi (Bosphore en turc) d’Istanbul sont mobilisés. Ils manifestent contre les conditions de nomination du nouveau recteur de l’université, Melih Bulu. Après plusieurs interpellations, le mouvement continue.  

Deux paires de menottes qui ferment les grilles de la très prestigieuse université du Bosphore à Istanbul. Dans cet établissement connu pour son enseignement libéral, l’image semble être mise en scène tant elle est symbolique. Pourtant, ce sont bien des policiers qui ont menotté l’entrée de l’université pour empêcher les élèves d’y entrer. 

Cela fait maintenant plus d’une semaine que les étudiants contestent l’arrivée de leur nouveau recteur, Melih Bulu. Nommé par le président de la République turque Recep Tayyip Erdoğan, l’homme en question est un membre actif de l’AKP (Parti au pouvoir du développement et de la justice, islamo-conservateur). Cet ancien recteur de l’université de Haliç a même fondé la délégation de l’AKP du district stambouliote de Sarıyer. Pourtant, ses opposants lui reprochent de n’avoir jamais enseigné à l’université du Bosphore.

Le choix des recteurs d’universités était originellement soumis à un vote puis à une confirmation du Conseil supérieur de l’éducation turc. Mais depuis la tentative de coup d’État de 2015, le gouvernement a multiplié sa mainmise sur les académies. Désormais, c’est le président de la République qui nomme les recteurs. Une partialité de fait et un manque flagrant d’indépendance, pour ces étudiants mobilisés depuis plus d’une semaine maintenant. 

#BoğaziçiDireniyor

Au moyen d’une communication forte sur les réseaux sociaux, le mouvement s’organise. Telegram, l’application de messagerie instantanée sécurisée, est privilégiée. Les hashtags se retrouvent tant sur Instagram et sur Twitter que sur les pancartes pendant les manifestations : #BoğaziçiDireniyor (« l’Université du Bosphore résiste ») et autres #KayyumRektöreHayır (« Non au recteur-administrateur »). Ces slogans font référence à une pratique étatique récurrente et critiquée : le président remplace les maires élus populairement (principalement pro-kurdes) par des maires proches du pouvoir. En 2020, plusieurs maires HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde et socio-démocrate) élus dans l’Est du pays se sont vus limogés et remplacés par des maires pro-AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir). Pour les étudiants, cet usage gouvernemental (le “Kayyımlık”) s’applique désormais aux universités. 

Le premier jour, plus de 3000 étudiants sont présents sur le campus. Les forces de l’ordre finissent par disperser la foule avec du gaz lacrymogène et des camions citernes. Plus de trente étudiants sont placés en garde à vue. Ils seront relâchés plus tard mais certains seront poursuivis pour rébellion et manifestation illégale.  

Vendredi, les manifestants organisent même une élection alternative : une urne itinérante est promenée sur le campus. « Le recteur de l’Université du Bosphore doit être élu démocratiquement » peut-on lire sur les bulletins distribués. Les électeurs doivent y répondre par oui ou par non. Parmi les revendications, celle de la participation des étudiants ainsi que du personnel de l’université et de ses salariés au choix du recteur. 

Et pourtant, les professeurs et enseignants ne sont pas autant mobilisés. Certains ont annulé leur cours pendant la semaine de mobilisation. Preuve de solidarité ou simple réaction face au grand nombre d’étudiants absents ? Quelques-uns ont participé à un appel à manifester au bout du dixième jour de mobilisation. Cette hésitation à s’engager et à militer s’est accrue depuis 2015. La tentative de coup d’État a donné lieu à une purge dans tous les milieux. Au total, 150 000 fonctionnaires ont été suspendus en quatre ans. 

Au sein du mouvement même, les orientations font débat. Certains voudraient le politiser davantage et le lier à la pratique plus globale du “Kayyımlık” expliquée ci-dessus. D’autres étudiants préfèrent ne pas risquer une telle comparaison. Beaucoup d’opposants turcs prônent la patience et le compromis en attendant un changement politique qui ne saurait tarder. Le maire d’Istanbul Ekrem Imamoğlu, du principal parti d’opposition (CHP, parti républicain du peuple, socio-démocrate et laïc, héritier d’Atatürk) a un large soutien populaire derrière lui tant dans la ville qu’à l’échelle du pays. 

Pour le président de la République, Recep Tayyip Erdoğan, pas de négociation possible. Après avoir écarté une rumeur de rencontre avec une dizaine d’étudiants engagés, il les qualifie de « terroristes ». Un terme très souvent utilisé par le président et par les membres du gouvernement ces dernières années pour désigner toute personne remettant en cause l’action étatique. 

Le nouveau Gezi ?

Une mobilisation et une réponse étatique pas si nouvelles pourtant. Ces manifestations rappellent celles de 2013. Un projet d’urbanisation avait transformé la place centrale de Gezi à Istanbul en principal lieu de contestation. Les quelques manifestants écolos du début ont été rejoints par des milliers d’autres. Puis la contestation s’est étendue, pointant du doigt l’autoritarisme et la violence du régime de Recep Tayyip Erdoğan. En quelques jours seulement, Gezi est devenu l’une des plus grandes contestations populaires de l’histoire de la Turquie contemporaine. Mais le mouvement n’a pas abouti à des changements politiques, seulement à un renforcement des pouvoirs présidentiels et à un climat autoritaire omniprésent. Pourtant, Gezi a semé des graines, a politisé différents milieux et a rassemblé l’opposition, si souvent fragmentée.

Pour les étudiants interrogés, cette comparaison est à nuancer. Un des organisateurs du mouvement qui ne souhaite pas donner son nom, raconte : « On s’est tous fait cette réflexion au départ mais l’idée d’un mouvement de l’ampleur de Gezi est difficilement envisageable. Pour l’instant le mouvement est très spécifique à notre université. Avec un peu de chance, il va prendre dans d’autres académies, comme ce qui se passe à ODTU (université technique du Moyen-Orient d’Ankara) où des mouvements de soutien se sont organisés. Mais il faudrait surtout que l’évènement s’étende à la société au sens plus large. La position géographique de l’université du Bosphore fait que ce n’est pas un point central comme le parc Gezi a pu l’être. Et la période de Coronavirus et de couvre-feu ne va pas aider ». Depuis le 1er décembre, un couvre-feu s’applique à l’ensemble du territoire turc de 21 heures à 5 heures du matin en semaine. Le week-end, interdiction de sortir de chez-soi. 

La mobilisation étudiante s’inscrit dans un contexte politique turc où l’opposition s’organise activement. Les prochaines élections présidentielles doivent avoir lieu en 2023. Le CHP, principal parti d’opposition, a plusieurs fois demandé à ce qu’elles soient avancées. Une demande qu’a refusée Recep Tayyip Erdoğan en fin d’année. 


Rédactrice: Berfin Topal 

Crédit photo: @bogazicidirenisi