La Fémis, l’ESRA, l’ESIS, l’ESEC et ainsi de suite. Les écoles de cinéma en France, pays des frères Lumières, ne manquent pas. Tous ces établissements promeuvent une expertise, un enseignement de qualité et promettent, à leur sortie et sous condition de réussite, un diplôme assurément prestigieux. Au-delà des coûts et des procédures d’admission, il ne fait aucun doute que tout cela est vrai et que ces institutions sont d’incontestables plus dans l’apprentissage de l’art audiovisuel. Mais il existe d’autres moyens de se perfectionner, de s’inspirer, de maîtriser cet art. Nous avons donné la parole à Faïd, poète qui fait de la photo et de la vidéo de manière autodidacte et à La Cuillère, réalisateur et photographe, membre du collectif La Cuillère en Plastique.

L’art est bien le domaine parfait pour envoyer valser les codes ou la méthodologie. L’inspiration, l’improvisation et l’instinct prévalent sur les schémas, les carcans et les canons. Bien qu’il faille, dans tous les domaines, maîtriser son instrument de création, notamment sur le plan technique. Et la photographie ainsi que la vidéo n’échappent pas à la règle. Etalonnage, jeu de couleurs, angles, objectifs, lumières, toutes ces données qui paraissent floues aux non-initiés sont autant de prérequis à maîtriser pour les photographes et vidéastes en herbe. « Aujourd’hui, les photographes sont amenés à mobiliser des connaissances en histoire de l’art, en optique géométrique, en chimie, en retouche numérique et en informatique et bien d’autres domaines. Des domaines dont certaines écoles proposent un apprentissage théorique et pratique de qualité. Un apprentissage que l’on peut difficilement égaler lorsqu’on poursuit une carrière en dehors de ce cadre académique. » explique La Cuillère, du collectif La Cuillère en Plastique. Cependant, maîtriser toutes ces bases techniques ne sert pas à grand-chose sans l’inspiration créatrice, sans la fantaisie ni les idées. Et il semble que tout cela ne s’apprenne pas entre les quatre murs d’une salle de classe. Ou, tout du moins, ces murs empêcheraient chaque élève de se différencier, de créer leur identité propre et singulière. Faïd nous fait part de son expérience : « J’ai beaucoup vu et parlé avec des gens qui étaient en école et qui sortaient d’école et leur vision est étriquée et très formatée. On leur apprend comment penser et j’ai vraiment voulu ne pas ressembler à ça. Alors qu’en vrai, quand t’as déjà ton identité et que tu vas dans une école d’art, ça va, parce que t’apprends vraiment sur le plan technique. Mais quand t’as zéro bagage, et que tu vas en école d’art ou de photo, derrière t’es formaté. » Comme au football, il y a le centre de formation mais aussi le city stade. Le premier est le meilleur endroit pour apprendre les bases tactiques, les déplacements, la rigueur défensive. Mais il n’y a pas meilleure expérience que le deuxième pour affûter son dribble ou sa créativité.

Instagram, faux frère

A l’ère du numérique, tout est disponible très rapidement et facilement. Il existe des moyens gratuits et accessibles pour se former. On peut aussi mentionner les magazines ou les stages qui permettent d’acquérir les bases techniques. Mais tout cela ne peut servir sans application. Apprendre en essayant, en ratant, en cherchant. Un point de vue empiriste que présente parfaitement La Cuillère : « J’ai appris à faire de la photographie en ratant mes photos. Je me suis vraiment rompu à la technique en testant plusieurs méthodes, en répétant et en échouant […] Je me suis également habitué à voir d’un œil différent mes ratés pour mieux comprendre comment je pouvais les exploiter et en faire la signature de mon style.». Et le terrain de jeu de nombre d’apprentis photographes et vidéastes se nomme Instagram. Faïd assume sa relation contradictoire avec le réseau social : « Instagram m’a beaucoup guidé et je le déplore parce que j’aurais aimé ne pas créer, ne pas faire du contenu pour le format mais, malheureusement, ça m’est déjà arrivé. Pour moi, nous qui sommes photographes et qui publions nos photos essentiellement sur Instagram, on est loin d’être abouti. » Si Instagram est une vitrine conséquente pour certains, c’est aussi un faux ami. Penser à et pour Instagram, c’est penser pour un cadre, des followers, des likes et de la visibilité. Penser à et pour Instagram c’est se mettre des œillères et oublier l’essence de la pratique. La Cuillère : « Avec le temps, je me suis émancipé de l’obsession de la perfection technique pour préférer la fabrique de ma sensibilité. ». La sensibilité, les valeurs ou l’émotion. Chacun concrétise sa vision de l’art visuel, sa doctrine à travers ses réalisations. Faïd se confie :  « Je me suis construit mon identité avec le temps, en identifiant dans un premier temps ma valeur, la valeur que j’allais défendre, celle qui conditionne ma vie déjà avant même ma carrière et j’ai transposé ça à ma carrière. J’ai essayé d’être vrai avec cela, d’être en accord, de ne pas dévier, ne pas essayer de plaire à tout prix mais plaire d’abord à ma main qui créé, à mon cœur et à mon esprit et être en corrélation avec mes valeurs. […] Et j’ai surtout essayé de retranscrire ça de manière poétique à travers les photos que j’ai appris à prendre. Mais j’ai beaucoup essayé de me baser sur l’émotion d’abord. Je pense que je suis plus un passionné d’émotion avant d’être un passionné de la photographie et de vidéo »

Identité remarquable

Construire son parcours et son identité artistique passe par l’histoire personnelle de l’artiste mais aussi par ses inspirations.  Et il existe autant d’âmes que d’inspirations et de modèles. Faïd nous parle de l’ancêtre, en quelque sorte de la photographie : « Ce qui m’a inspiré, honnêtement, ça a été, dans un premier lieu et pendant très longtemps, les peintres et uniquement les peintres. Les plus récents, je te dirais Mondrian, Kandinsky, Yves Klein, ceux de l’art abstrait. Plus loin, j’ai Delacroix, Le Caravage, Edvard Munch qui m’ont beaucoup, beaucoup, beaucoup inspiré, surtout pour la couleur : comment ils géraient la couleur et la composition, les ombres et lumière, le clair-obscur. En ce qui concerne les photographes, je me suis intéressé à Henri Cartier Bresson, René Burri, Denis Dailleux, Paul Rousteau. Ce sont mes références phares. »

L’interdisciplinarité, observer d’autres arts, en tirer les meilleurs éléments pour les adapter dans le but de progresser, d’amener une nouvelle patte. Il s’agit aussi de penser la photographie pour ce qu’elle traduit, ce qu’elle communique. La Cuillère : « Je dois avouer que l’œuvre de Susan Meiselas m’a profondément touché, notamment sa série de photographies sur ses voisins ou encore son enquête au Nicaragua qui exhibe une réalité de la guerre. Martin Parr figure aussi dans ce cénacle d’artistes dont j’apprécie le travail. J’admire également le travail d’Antoine d’Agata ainsi que sa philosophie de la prise de vue. Je suis sensible aux approches des artistes qui ne considèrent pas leur pratique via le prisme de l’instant décisif. » En autodidacte, nos deux artistes ont le champ libre pour laisser parler leurs envies et leur art dès les bases techniques acquises. La Cuillère : « On évolue chacun avec nos cartes et on choisit ce qui nous semble nous correspondre au mieux. Pour ma part, je préfère évoluer en autodidacte car j’ai une plus grande liberté, moins j’en sais plus j’essaie et ça me permet de cultiver mon ambition. ». Et ne pas faire d’école ne les a pas empêchés de s’épanouir tout en restant fidèle à leurs principes comme nous l’explique Faïd : « Une fois que j’avais les bases, j’ai su comment mettre en place et matérialiser les émotions que je voulais capturer. A partir de là, la chance que j’ai eue, c’est que mon art a parlé de lui-même. La plupart des artistes avec qui j’ai travaillé sont venus à moi, j’ai eu de la chance : Mister V, Dinos, Swae Lee. Même moi je ne considère même pas ce que je fais comme un travail mais plus comme une observation et une captation d’images à la rigueur. Je ne vois pas ça comme un travail vu que ce n’est pas une passion initialement. Donc les choses se font instinctivement et mon regard est, je pense, un peu différent de ce qui peut se faire. Je ne dis pas que je suis le seul, que je suis unique mais je sais que j’ai un peu ma façon de faire qui peut aussi être intéressante pour eux ». Avec ou sans école, laissez-vous porter par votre art.

 

Rédacteur : Dylan Berrached

Intervenants : Faïd & La cuillère

Illustrations : Faïd (1 et 5) & La cuillère (2, 3 et 4)