Cette année, étudier à l’étranger ne correspond plus aux images que l’on s’en fait, bercées de fêtes et de voyages à outrance. Malgré les mesures restrictives instaurées dans leur pays d’accueil, Viktor, Romy et Solène sont néanmoins restés sur place. Du Nord au Sud de l’Europe, chacun s’adapte et essaie de prendre les choses du bon côté.

Pour un bon nombre d’étudiants qui aspiraient à s’immerger dans un pays étranger cette année, la crise sanitaire a été une douche froide. Quand la plupart ont dû accepter le passage des cours en distanciel, d’autres ont vu leur mobilité s’annuler intégralement. En conséquence, certains n’ont pas pu rejoindre ce qui devait être leur nouveau pays d’accueil. Si les inscriptions au programme Erasmus restent stables en 2020-2021, la Commission Européenne a néanmoins d’ores et déjà constaté une baisse de 20% des départs étudiants à l’étranger cette année. Si l’on en croit ces chiffres, c’est finalement une partie importante de petits chanceux qui ont pu malgré tout effectuer leur mobilité physique, sans compter les mobilités étudiantes hors cadre Erasmus, là aussi nombreuses. Mais les re-confinements annoncés partout en Europe dès octobre ont réduit en miettes leur dernier espoir de vivre une aventure digne de l’Auberge espagnole. Pourtant, Romy, Viktor et Solène sont restés sur place. De la Suède à l’Espagne en passant par la France, tout n’est pas morose pour autant. Témoignages.

« Heureusement, j’ai un super petit groupe d’amis »

En Suède, les cours se font désormais en distanciel mais les restaurants, bars et salles de sport restent ouverts. Depuis le début de la crise sanitaire, le pays européen se démarque en refusant obstinément de confiner sa population. Pourtant, la rebelle est elle aussi touchée de plein fouet par la seconde vague épidémique. Dernièrement, le Premier ministre Stefan Löfven a dans une allocution exceptionnelle annoncé de nouvelles mesures restrictives. Les rassemblements publics de plus de huit personnes sont désormais interdits sous peine d’amende et il est déconseillé aux suédois d’organiser des réunions privées et d’aller à la salle de sport ou encore à la bibliothèque. Du jamais vu dans le pays scandinave. Preuve que la situation sanitaire actuelle dans le royaume est très préoccupante.

Sur place, Romy constate« La crise du coronavirus a pris un certain moment à frapper ici en Suède. Mais maintenant je crois que les gens prennent davantage les choses au sérieux. Quasiment tous les jours, j’entends qu’une nouvelle personne est tombée malade ou a été testée positive ». L’étudiante néerlandaise effectue son master en design à l’université d’Umeå, une petite ville située dans le nord du pays. Après un premier semestre d’échange dans cette même ville en 2019, la vie dans le grand Nord lui a tant plu qu’elle a décidé d’y retourner, cette fois-ci pour deux ans. Mais c’est une ambiance différente de celle qu’elle avait quitté il y a un an qu’elle retrouve« Ce qui a eu le plus gros impact sur moi, ce sont les cours qui sont passés en ligne. Pour moi et pour les autres étudiants étrangers, ça signifie qu’on ne peut pas beaucoup se voir. Ca nous empêche de tisser des liens. La plupart de mes camarades de classe ne sont pas vraiment amis. »

« Pour beaucoup d’entre eux, ça a des effets préjudiciables, ils souffrent psychologiquement. Ils ont tout laissé derrière eux, leur famille, leurs amis et ils ne peuvent pas construire un cercle social solide ici, donc ils se sentent très isolés. Ils ont l’impression de tout traverser seuls. » Un sentiment qui n’est cependant pas partagé par la jeune femme. Dès le début de l’année, elle a très vite rencontré des personnes grâce au « Buddy Program », un programme de rencontres entre étudiants étrangers géré par l’université. “Heureusement, j’ai un super petit groupe d’amis, ce qui m’aide à sortir de ma bulle de travail. C’est grâce à ça que je ne me sens pas du tout seule. Mais c’est rare, car beaucoup d’étudiants n’ont pas réussi à tisser de nouvelles amitiés ici.”

“Ces personnes sont devenues ma nouvelle famille ici”

Romy se sent chanceuse. Sportive, la jeune femme peut continuer de se rendre quotidiennement à la salle de sport pour y poursuivre ses entraînements de powerlifting. Elle voit régulièrement ses amis pour un dîner, une fika (la traditionnelle pause café suédoise) ou un barbecue près du lac de la ville. Parfois, la nuit, ils aperçoivent des aurores boréales. Les premières neiges sont tombées en octobre. C’était aussi le premier voyage pour Romy ce mois-ci. Avec ses amis, elle est partie le temps d’un week-end visiter la ville de Luleå et ses environs en Laponie, à l’extrémité du Golfe de Botnie« Finalement, je pense que ma vie n’est pas si affectée que ça, à part le fait que je ne pourrais sûrement pas rentrer chez moi à Noël »Si l’étudiante aimerait passer les fêtes de fin d’année avec sa famille, elle ne souhaite malgré tout pas rentrer définitivement« Si je reste, c’est parce que les règles sont moins strictes ici qu’aux Pays-Bas, et je me suis fait des amis ici qui font que je me sens chez moi, heureusement ».

« Le confinement se passe mieux que je ne l’avais pensé »

S’il était rentré, Viktor aurait lui aussi pu profiter des grands espaces déconfinés de son pays natal. Pourtant, l’étudiant suédois a décidé de rester en France en dépit de l’annonce du reconfinement le 28 octobre dernier. Etudiant en master à Sciences Po Bordeaux, il passe désormais la majeure partie de son temps entre les murs de sa résidence universitaire. Comme Romy, il avait déjà passé un semestre dans son pays d’accueil, mais à Grenoble cette fois, avant de revenir pour son master. Et comme elle aussi, les cours en ligne lui donnent du fil à retordre« Le plus grand problème c’est que c’est difficile pour moi de me concentrer sur mes études dans ma chambre, et je ne peux pas aller à la bibliothèque quand j’ai des cours synchrones sur zoom ». Pourtant, il ne regrette pas d’être restéPour cause, « le confinement se passe mieux que je ne l’avais pensé, ce n’est pas trop strict et heureusement, la bibliothèque à l’université reste ouverte ».

Surtout, il peut compter sur la présence d’autres étudiants étrangers aussi restés sur place. « Pour moi c’est surtout important que je puisse voir mes amis, et pour ça c’est très bien d’habiter dans une résidence universitaire, parce que nous sommes tous ensemble et on peut donc se voir même si on ne peut pas sortir. Si j’étais seul dans un appartement en centre-ville, je pense que je me sentirais plus triste et isolé ». Au début inquiets, certains étudiants étrangers avaient commencé à plier bagage, avant de se raviser en réalisant que ce second confinement n’était finalement « pas si mal ». En effet, les marchés en plein air restent ouverts, les parcs aussi. Beaucoup de français continuent d’aller au travail ou à l’école. Contrairement au premier confinement, les rues ne sont pas complètement vides. Viktor savoure les sorties quotidiennes autorisées. « Je suis dans une chambre du CROUS, donc si j’étais vraiment confiné sans pouvoir sortir, ça serait horrible ».

Finalement, le jeune homme s’en sort plutôt bien. Il profite encore de la compagnie de ses amis. Mais ces derniers ne resteront pas éternellement. « J’ai un peu peur d’être seul le semestre prochain, parce qu’une grande majorité de mes amis erasmus partent après ce semestre, et je ne sais pas s’il y aura beaucoup de nouveaux. Et en même temps, tous les étudiants français sont rentrés chez eux, il n’y a plus beaucoup de monde à Bordeaux… »L’étudiant suédois n’est donc pas à l’abri de la solitude, mais il espère néanmoins que la situation s’arrangera d’ici 2021.

« Cette expérience Erasmus nous apprend à rester seul(e) »

La solitude, Solène en a à un moment fait l’expérience. Mais l’étudiante en 2ème année à Sciences Po Grenoble n’en tire que du positif. En échange Erasmus, elle étudie cette année à l’université Carlos III à Madrid« À un moment je me suis sentie seule, et du coup ce que j’ai fait, c’est que je suis partie 5-6 jours aux Canaries. Ça m’a permis de beaucoup me recentrer sur moi-même, de savoir plus ce que je voulais, où je voulais aller. C’est important aussi de savoir prendre du temps pour soi. Honnêtement, ça m’a beaucoup remonté le moral ». Si la française peut compter sur sa propre compagnie, elle bénéficie aussi du précieux soutien de ses proches. « Quand ça ne va pas, on peut toujours appeler notre famille et nos amis pour qu’ils nous remontent le moral ».

Pour Solène, être à Madrid cette année est une chance. Pour sauver son économie, durement touchée par la crise sanitaire, l’Espagne a fait le choix de ne pas se reconfiner totalement malgré la recrudescence des cas. « Je me sens extrêmement privilégiée dans le sens où on peut toujours bouger, on peut toujours aller travailler dans les bibliothèques, les cafés sont toujours ouverts, les restaurants aussi »Les bars restent également ouverts avec une limite de six personnes par groupe établie. Un couvre-feu est instauré de minuit à six heures. La vie nocturne continue dans la mesure du possible afin de limiter au maximum des dégâts économiques déjà considérables. « On se sent privilégié, mais d’un autre côté on se sent aussi un peu coupable par rapport à la population espagnole défavorisée ».

Alors que la plupart des universités espagnoles ont instauré un système hybride avec trois semaines de cours en ligne et une semaine en présentiel, la fac de Solène a décidé d’assurer la moitié des cours de la semaine en présentiel. « J’ai énormément de chance par rapport à mes cours. J’ai quand même pu rencontrer des gens sur le campus, même si quand on est en cours il y a la distanciation sociale, donc c’est un peu compliqué au début. On a aussi énormément de projets en groupe, donc j’ai pu rencontrer des espagnols comme ça »Au vu du nombre conséquent de cours en présentiel, Solène ne pourrait pas rentrer en France si elle le souhaitait. « Au final, ce n’est pas plus mal ».

Comme Romy et Viktor, elle a pu rencontrer d’autres étudiants étrangers sur place« J’ai réussi à me faire pas mal d’amis ici, grâce aux groupes Facebook Erasmus, ça aide énormément à rencontrer des gens. C’est vraiment le top, ça fait qu’on ne se sent jamais vraiment seul ». Le petit coup de mou passé, elle et ses amis profitent d’une vida loca covidée. Un Erasmus presque normal, dans une situation exceptionnelle...

Si les rencontres et amitiés cosmopolites ont toujours été au cœur des programmes d’échanges universitaires, elles semblent aujourd’hui plus cruciales que jamais. Limitées au possible, elles font pourtant office de remède miracle face à la solitude de l’expatrié, au milieu d’une pandémie qui n’épargne aucune destination.

Rédactrice: Maëlle Lions-Geollot

Crédits photos : (Suède) Pieter-Jan Monserez & Pablo del Rio & (Bordeaux) Viktor Gunnarsson