Alors que l’enseignement se poursuit en présentiel pour collégiens et lycéens malgré le confinement, les cours à distance sont devenus la règle pour une grande majorité d’étudiants du supérieur. Le 28 novembre, une centaine d’étudiants et d’enseignants publiaient une tribune dans Libération pour demander “la réouverture immédiate des universités. Mais pour certains étudiants en école privée, ce basculement vers les cours en ligne est aussi perçu comme un préjudice financier. Dernièrement, la Toulouse Business School a été touchée de plein fouet par une vague de contestation de ses élèves, qui ont lancé une pétition sur les réseaux sociaux pour demander la réduction de leurs frais de scolarité. Des frais jugés pas toujours justifiés en cette période. Face aux cours en ligne frustrants, aux stages en suspens et à un futur incertain, certaines écoles privées font pourtant office de bonnes élèves en ces temps compliqués. Cinq étudiants de ces écoles se sont confiés à SLIM. On vous raconte.

Les cours en ligne, ça donne quoi ?

Les cours à distance bouleversent le schéma traditionnel de l’enseignement, et les écoles privées ne sont pas épargnées. Les établissements cherchent dès lors à maintenir une continuité pédagogique normale, dans une période inédite, où le confinement a ses effets sur chacun…

« La direction gère plutôt bien notre suivi sur ce plan là »

Étudiante en première année à Esupcom Lyon, Chiara relève les efforts de son établissement pour maintenir une continuité pédagogique la plus normale possible. « La direction gère plutôt bien notre suivi sur ce plan là », nous raconte l’étudiante dont aucun de ses cours ni projets n’a été annulé pour l’instant. Elle a « l’obligation » de mettre sa caméra pour garder un contact visuel avec sa classe, et l’appel quotidien des élèves par le professeur avant chaque début de cours est systématique. « Plusieurs réunions par semaine sont organisées avec notre attaché de promotion pour faire un point sur ce qui va ou ne va pas, dans le but d’arranger les soucis et nous permettre de nous exprimer sur nos ressentis et nos besoins du moment. »

« Le système d’école privée est meilleur »

Pour Maryline, étudiante à Genève en école de comptabilité, « le système d’école privée est meilleur ». Selon elle, « être restreint, en petit groupe » facilite grandement ses cours en ligne.  En effet, sa classe compte seulement une dizaine d’élèves, très loin de l’effectif des grandes promotions universitaires. « C’est plus facile selon moi de poser des questions aux profs et d’avoir des réponses en ligne, contrairement à des classes de 40 personnes. »

« C’est très frustrant »

Mais parfois, le présentiel oblige. Dans certains cas, des étudiants ont des travaux dirigés pratiques qui ne peuvent être adaptés à distance. Pour maintenir une continuité pédagogique, les élèves doivent donc se rendre dans leur établissement. Chiara, qui suit ses cours informatiques sur des logiciels spécifiques nécessitant des licences, regrette que son école ne souhaite pas délivrer ces dernières aux élèves. « Nous faire part des licences aurait facilité notre confinement et permis à certains de pouvoir rentrer chez leurs parents dans leur région respective, sans devoir rester seul à Lyon pour ne suivre qu’un seul cours par semaine de TD en présentiel ».

Un présentiel qui est parfois nécessaire pour certains. Étudiante en tourisme à l’ESCAET d’Aix-en-Provence, Marie suit la totalité de ses cours en ligne. Si ses cours se passent bien grâce à sa bonne organisation et au suivi de son école, la jeune femme reste néanmoins frustrée. « Là on se retrouve sans rien, sans interaction physique et ça me manque moi personnellement, parce que j’ai besoin du contact. Et puis on est quand même dans une formation où dans le tourisme et dans le commerce on va forcément être obligés d’être en contact. Donc c’est assez compliqué, c’est très frustrant. »

Le grand flou des stages

« Si on n’a pas assez d’expérience dans ce métier, cela va nous fermer des portes plus tard »

Une inquiétude récurrente chez certains étudiants repose sur la question des stages. Les écoles privées supérieures sont reconnues pour leur côté professionnalisant, et c’est souvent grâce aux stages que les étudiants s’insèrent plus facilement dans le monde du travail. C’est l’une des raisons pour laquelle Zakiya a fait le choix d’un bachelor en trois ans à l’école parisienne IESA arts et culture pour devenir médiatrice culturelle. « J’étais censée être en stage de janvier à mars. Nous n’avons pas plus d’informations. Logiquement, si on n’a pas assez d’expérience dans ce métier, cela va nous fermer des portes plus tard ». Le constat est le même pour Chiara qui attend toujours des solutions de la part de son établissement, avec une recherche de stage qui s’annonce difficile étant donné que le secteur de l’événementiel est l’un des premiers touchés par la crise. « Peut-être devraient-ils nous permettre de valider notre année sans stage en vue de la situation exceptionnelle, comme le gouvernement a pu annuler des examens au baccalauréat ».

« Il ne va pas ne plus y avoir de stage »

François, lui, est plus confiant. Étudiant à l’EDHEC Business School de Lille, il doit effectuer un stage de six mois à partir de janvier. Au début perdu et inquiet au vu de la situation sanitaire, il a finalement décidé de s’investir pleinement dans ses candidatures de stage. Il a déjà décroché trois entretiens. « La manière dont ça va se faire, en télétravail ou pas, ça moi je ne peux pas décider, mais oui, je vais trouver un stage ». Selon lui, le nom de l’école sur son CV est un grand avantage. « Souvent les recruteurs sont eux-mêmes passés par des écoles privées, donc ils ont plus confiance ». La renommée des écoles privées est également un facteur rassurant pour Marie. Les stages, ce n’est pas ce qui l’inquiète le plus. « L’école a tout un réseau d’entreprises avec qui elle travaille, donc il ne va pas ne plus y avoir de stage même si l’industrie du tourisme est très durement touchée par le covid ».

Est-ce que ce prix en vaut la peine ? 

« Il est juste dommage de ne pas pouvoir profiter des nouveaux locaux de notre école refaite à neuf avec, potentiellement, notre argent ». Malgré tout et à l’approche de la fin de son premier semestre, Chiara se veut optimiste. « Mais ceci n’est pas éternel, nous les retrouverons vite ».  L’étudiante préfère relativiser malgré des frais de scolarité qui s’élèvent à 6000 euros. 

« Ils pourraient faire un prix »

Pour Marie, investir dans une école qui bénéficie d’une certaine renommée et offre à ses étudiants une forte insertion professionnelle après le diplôme était un choix. Elle est aujourd’hui reconnaissante de pouvoir faire cette école. Néanmoins, avec un prix s’élevant là-aussi à plus de 6000 euros l’année, l’étudiante et sa famille s’interrogent. « Avec mes parents, on se dit : est-ce que ce prix-là en vaut la peine ? Est-ce que l’école n’a pas prévu de faire des rabais ? ». Pour François aussi le prix de son école, qui atteint les 10 000 euros et qui reste inchangé malgré le confinement, n’est plus forcément justifié. « Ils ont changé la pédagogie, il y a moins de frais pour l’infrastructure et l’entretien, donc ils pourraient faire un prix »

« Il y a cette impression-là de jeter de l’argent par les fenêtres »

« Il y a cette impression-là de jeter de l’argent par les fenêtres parce qu’on n’est pas sur place », nous confie Zakiya, qui débourse 7200 euros de frais de scolarité. Avec un statut de boursier non reconnu, l’annonce du confinement a été un coup dur pour l’étudiante qui se sacrifie financièrement pour étudier à Paris. « J’étais censée être en voyage la semaine dernière à Rome avec mon école ». De plus, l’un de ses enseignements qui a lieu dans un musée ne peut être maintenu au vu de la situation. Malgré tout, pour cette étudiante passionnée d’art, les efforts d’accompagnement pédagogique en cette période difficile ne sont pas à négliger. « Ce n’est pas comme si on nous laissait sans rien. Il y a quand même des profs investis, qui nous font cours tous les jours. Ce n’est pas de leur faute non plus. Mais le prêt étudiant est une solution à envisager pour sauver ma scolarité ».

Même si la plupart de ces établissements restent fermés, certaines écoles continuent pourtant d’accueillir des élèves en leur sein en France comme en Suisse, où étudie Maryline. L’étudiante qui débourse 4200 francs suisse de frais de scolarité regrette la fermeture de son établissement alors qu’ils ne sont que huit étudiants en classe. Selon elle, « les règles de distanciation sociale sont respectées », et elle nous raconte avoir « un peu l’impression de payer dans le vide ». Cependant, elle reste satisfaite de la qualité de son enseignement « qui colle avec son prix ». 

Penser à son futur, entre incertitudes et espoirs

« Qu’est-ce qu’on pourra fournir aux gens ? » se demande Zakiya, qui souhaite travailler dans la médiation culturelle. L’étudiante pense « devoir réapprendre son métier » avec la digitalisation de la culture et de l’art dû au confinement. La crise sanitaire oblige les étudiants à imaginer leur futur avec prudence. Chiara craint qu’il « ne s’agisse que du début et non de la fin ». Ses craintes sont toutefois contrebalancées par l’espoir de connaître le monde du travail en plein essor de l’évènementiel.

« Est-ce que mon diplôme, obtenu avec des cours en ligne, dans une situation tout sauf normale, aura de la valeur au bout d’un an ? »

Quant à Marie, elle sait que grâce à cette école elle aura des opportunités qu’elle n’aurait pas forcément eues avec d’autres formations. Pourtant, quand on lui parle du futur, elle aussi doute. « La situation actuelle me met un peu des doutes par rapport à l’après, à faire un master ou pas ». Pour elle, l’apprentissage en ligne sur le long terme n’est pas tenable. « Si ça repart en visio tout le temps, ça va sincèrement me gonfler. »

Maryline, pour qui la formation ne dure qu’un an, s’inquiète également que la durée de la situation de crise sanitaire empiète sur sa scolarité : « Est-ce que mon diplôme, obtenu avec des cours en ligne, dans une situation tout sauf normale, aura de la valeur au bout d’un an ? Est-ce que je vais réussir à trouver un travail avec ça ? »

« On s’en sort mieux que les gens dans le public »

De son côté, François relativise. « Je pense qu’on s’en sort mieux que les gens dans le public à l’heure qu’il est. En tout cas, je sais qu’à Lille à l’Université Catholique, c’est l’anarchie ». Parmi les nombreux étudiants en détresse, ceux qui étudient en école privée ne sont pas en reste, mais ces derniers bénéficient cependant d’un suivi plus strict. Si la crise du coronavirus a entraîné de grands changements dans l’enseignement supérieur, elle n’impacte néanmoins pas la renommée de certaines écoles privées prestigieuses comme l’EDHEC. Alors, être dans cette école au temps du coronavirus, est-ce finalement et malgré tout le bon plan ? C’est du moins ce que pense le jeune homme. « Une école privée en ce moment m’apportera peut-être plus que certaines écoles publiques ».

Mais toutes les écoles privées ne sont pas concernées, là où un gros cachet n’est pas toujours synonyme de prestige, mais davantage de professionnalisation. Une professionnalisation mise à rude épreuve par le coronavirus, dans un monde du travail aussi instable que convoité par les étudiants. Un inconvénient que les écoles privées tentent aujourd’hui tant bien que mal de pallier en garantissant à leurs étudiants un accompagnement accru et sans pareil.

Rédactrices: Nawal El Hammouchi & Maëlle Lions

Crédit photo: Lien

Illustration: Hannah Sunhary