Ce 25 novembre marque la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Quelques jours plus tôt, le rappeur Yumzv s’ajoute à la liste des artistes accusés. La parole des victimes s’est libérée depuis plusieurs mois. Les témoignages s’enchaînent et le mouvement #MusicToo prend de l’ampleur notamment dans le milieu du rap. Par leur impact sur la jeunesse et leur notoriété actuelle, les acteurs du rap français se doivent-ils d’endosser un rôle de précurseurs dans l’industrie musicale ? Décryptage et édito.

Début septembre, des accusations visant le rappeur Moha la Squale agitent les réseaux sociaux. Avec cinq plaintes au total, les victimes ont permis l’ouverture d’une enquête ouverte pour agressions sexuelles, violences volontaires et faits de séquestration. Jok’air, Roméo Elvis, Tengo John ou encore Rétro X (enquête menée par StreetPress), les dénonciations se suivent. Le silence, lui, reste pesant.

La place des femmes dans le rap

En 2018, Angèle chantait déjà dans Balance ton Quoi que « le rap est à la mode et qu’il marche mieux quand il est sale ». Le rap, genre considéré comme sulfureux, est souvent pointé du doigt. Des paroles parfois sexistes et des clips mettant en scène le corps des femmes, poussent à la critique.  Deux ans plus tard, c’est à des accusations bien plus graves que le rap français s’expose. Mais comme noté par la sœur de Roméo Elvis, la place de la femme dans le rap français était déjà problématique avant les révélations de violences sexuelles.

Peu de femmes se font une place dans le paysage du rap en France depuis Diam’s et Casey. Leur traitement médiatique suit ce faible poids dans l’industrie. D’après l’étude belge de Scivias, la visibilité manque d’égalité. Ce malgré des noms connus dans le monde entier aujourd’hui. Aya Nakamura est considérée comme partie prenante du genre rap et trône au top des artistes les plus écoutés du monde. Ses morceaux, comme « Djadja » ou « Pookie » passent dans toutes les soirées, de Shanghai à Rome. La jeune femme voit même son nom intégré à la programmation 2020 du festival américain Coachella (événement annulé en respect des mesures sanitaires). Pourtant, sa présence dans les médias reste insuffisante par rapport à ses homologues masculins, ou ses consœurs non racisées.

Ce rapport montre que tous les corps de métiers de la musique sont touchés : seulement 28% de femmes sont à la direction dans l’industrie de la musique face à 7% à la technique et la régie. Ces chiffres se basent sur les informations données par les signataires, 39 au total, de la charte de Scivias s’engageant à agir pour rendre ce phénomène d’inégalité visible. Ces données s’appuient sur des institutions spécifiques en Fédération Wallonie Bruxelles. Toutefois, ils permettent de donner une première idée de l’étendue du clivage qui s’infiltre dans toutes les couches du secteur de la musique.

Rapport n°1 de l’institution du secteur public en fédération Wallonie-Bruxelles Scivias / © Scivias

Ces affaires ne révèlent ainsi qu’une partie de l’iceberg que constitue le sexisme dans le milieu de la musique et qui semble gangréner tous ses secteurs. Ces témoignages d’agressions ne se font pas entendre seulement dans le rap mais aussi dans la musique classique ou la variété. Plus tôt cette année c’est au tour de la violoncelliste Camille Berthollet et sa sœur Julie, violoniste, connues grâce à leur succès dans Prodiges de France 2. Dans un entretien à Loopsider, elles dénoncent du harcèlement et des agressions sexuelles dans la musique classique après « une expérience de plus […] avec un chef d’orchestre. » En août, la soprano Chloé Briot publie dans la revue La lettre du musicien un témoignage glaçant d’agressions sexuelles. Ce par son collègue de l’opéra, L’inondation, pendant plusieurs mois. Elle annonce avoir porté plainte et décidé de prendre la parole « pour en finir avec la loi du silence qui règne à l’opéra ».

Ces histoires n’ont pas toutes la même résonance et ne sont ni accueillies, ni relayées de la même manière par le public. Elles pointent vers le même fautif : le mutisme dont personne ne semble sortir. Les violences sont partout et perpétuent tant que le silence se prolonge.

#MusicToo, problème de rappeurs ?

« Roméo Elvis m’a agressée sexuellement. » Un fond noir, quelques mots, ce message froid est relayé à une vitesse impressionnante sur les réseaux sociaux. Apprécié par les adolescents comme les jeunes de plus de vingt ans, Roméo Elvis est au sommet. Connaissant les engagements féministes de sa sœur, Angèle, l’annonce est un choc. Suivant les accusations de Moha la Squale, les deux rappeurs doivent affronter le procès des réseaux sociaux et de l’opinion publique. Le choc et le dégoût pour tous. L’étonnement n’est que pour certains. Pour d’autres, il fallait s’y attendre, cela leur semblait prévisible. Le rap incite à la violence et au sexisme. Le genre musical entier est touché par les problématiques des chanteurs.

Lorsque Patrick Bruel a été accusé d’agressions, son histoire n’est pas plus relayée que celle de Roméo Elvis ou même Jok’air. « Le traitement de ce qu’il s’est passé avec Patrick Bruel n’a pas été perçu et ne persiste pas de la même façon dans l’esprit des gens. » affirme Dolores Bakèla, journaliste chez RFI ou encore Yard. La variété, ou la pop française est mieux traitée que le rap, considéré par certains comme une mauvaise influence. L’image d’une musique violente et sexiste colle encore à la peau du genre. Selon la co-fondatrice du blog L’Afro, pour les « non-initiés », les accusations de violences comme celles envers Moha la Squale, ne font que confirmer ce qu’ils pensent tout bas.

« Le traitement de ce qu’il s’est passé avec Patrick Bruel n’a pas été perçu et ne persiste pas de la même façon dans l’esprit des gens. »

Cette vision négative qu’a une partie de l’opinion publique du rap, alors qu’il s’impose dans un paysage culturel, crée immédiatement des débats autour des faits. « Cela contribue au fait que la libération de la parole advienne apparemment tardivement. Là on parle de médiatisation et c’est différent de la réelle libération de la parole dans l’industrie » explique-t-elle.

L’industrie musicale française dominée par le rap

Au premier semestre de 2019, le rap règne en maître sur l’industrie musicale française. Selon le SNEP (Syndicat National de l’Edition Phonographique), le top 200 de l’hexagone est occupé à 80% d’albums français. Sur le podium, Ninho, PNL, JUL ou encore Nekfeu se disputent les premières places et raflent les disques d’or et de platine. Depuis les débuts du genre, le rap s’est imposé petit à petit comme le genre musical le plus écouté et surtout par les moins de 25 ans. Cet auditoire jeune assure un rayonnement sur les réseaux sociaux, au-delà des frontières de l’hexagone.

Les artistes français se frayent un chemin vers un public étranger depuis quelques années. De l’autre côté de l’Atlantique en particulier. En 2019, c’est Vald qui s’offre un affichage à Times Square, avant Aya Nakamura un an plus tard, pour la sortie de leur album. L’année 2020 annonce une véritable consécration pour le rap français, mais la vague #MusicToo semble noircir ce futur. Les deux sont-ils vraiment contradictoires ?

Les médias spécialisés ne sont pas au premier rang pour suivre le mouvement

Chaque affaire a d’abord été traitée comme un cas isolé. Bientôt, l’accumulation des témoignages oblige rapidement à se questionner sur l’ampleur du problème. L’industrie du rap apparaît comme touchée dans sa globalité. Pourtant, à l’ère de #MeToo, aucun des leaders du genre tant les artistes, labels ou médias ne semblent s’attaquer au sujet dans sa profondeur. Rapidement les médias mainstream se saisissent du dossier : Konbini invite les victimes de Moha la Squale à témoigner, Télérama ou Slate traitent l’information.

Les médias dits spécialisés, eux, se contentent de rester factuels. « Il y a énormément de gêne, parce que de toutes les façons cette question globalement des violences sexuelles et sexistes dans le milieu musical, si on approfondit, dans le milieu rap, est géré par des hommes. Ils ont du mal à parler de ce qu’ils génèrent au quotidien. Ce n’est pas grâce eux qu’advient #MeToo. Il ne fallait pas s’attendre à ce que les mecs à la tête des médias rap se fassent entendre. » affirme Dolores Bakèla. 

« Les hommes ont du mal à parler de ce qu’ils génèrent au quotidien »

« Seul LeRapEnFrance a fait un état des lieux des enjeux de ces affaires. Techniquement, théoriquement, les médias ont la possibilité de se regarder. Il n’y a pas tous les jours un état des lieux du sexisme dans l’industrie mais le faire une fois permet d’avoir l’espoir d’une véritable discussion. » selon la journaliste. Si la définition d’un média rap reste vague et complexe, que certains se cantonnent à être informatif, la gravité de la situation appelle à une prise de conscience et à une communication. Laisser les médias généralistes s’emparer du sujet, ce serait aussi leur permettre de le raconter à travers leur vision réticente et leur méconnaissance du domaine. Le rap et la musique plus généralement doivent passer sous l’expertise des femmes de #MeToo. Cela ne se fera pas sans tous les concernés.

Les femmes parlent, l’industrie suit

La prise de parole entraîne la fin de l’omerta. C’est ce qui est ressorti de #MeToo dans le cinéma, et aujourd’hui dans la musique. Après les initiatives Balance Ta Major ou Change de Disque, l’Association pour la Musique Électronique (AFEM) a publié un code de conduite contre les agressions sexuelles et les discriminations sexistes. Basé sur un plan d’attaque « STOP. SUPPORT. REPORT. » (Arrête, soutien, dénonce), ce code vise à modeler un meilleur environnement pour tous.

Dans le monde du travail de la musique électronique, 200 structures ont signé pour participer à la création d’une atmosphère plus sûre et plus attentive. Ce genre encore parfois mal vu, est également devenu un vrai business. Une sensibilisation et une éducation aux violences sexuelles semble importante dans un milieu en plein essor, mais en manque de féminin.

La jeune Tatie Disco, dont le hobby est de mixer en soirée, vient de sortir un podcast « Battement par Meufs ! ». Initiative pensée après avoir réalisé que les sons féminins n’étaient pas nombreux. « Après des recherches pour créer une tracklist entièrement faite par des femmes, j’ai réalisé que ma liste était bien courte. Alors que sur YouTube, on trouve des centaines de sons faits par des hommes, et très vite. Les chiffres sont bas ! » La DJ rune enquête de Wodjmag, de 2018. « Sur 11 clubs, les femmes représentent 8,56% des line-ups des soirées, sur un an, c’est rien ! »

Les initiatives se multiplient. Les jeunes femmes prennent des risques pour secouer l’industrie qui ne leur faisait pas totalement confiance, « il m’est arrivé de mixer, et les techniciens viennent m’installer, brancher, merci mais je sais brancher mes fils. » Bientôt, les têtes d’affiches femmes prendront peut-être la main. La multiplication de « sets totalement féminins » commence à changer la donne.

« Il faut que simplement que ça s’arrête, c’est tout. » 

Quant au rap, la carrière d’Aya Nakamura, de Shay, les jeunes artistes comme Meryl, Lala&ce ou encore Lous and the Yakuza donne l’espoir d’un changement. Pour la prise de parole et de conscience, le chantier est bien mené par D.I.V.A infos, Change de Disque ou encore #MusicToo. Faire évoluer l’industrie vers une version plus égalitaire et respectueuse ne se fera pas du jour au lendemain et sera sûrement long et compliqué. Peut-on au moins espérer que ce ne soit pas un combat mais une discussion. Quoi qu’il en soit, Dolores Bakèla le dit bien, « il faut que simplement que ça s’arrête, c’est tout. ».

À l’occasion de cet article, nous avons décidé de vous concocter une playlist féminine que vous pouvez retrouver dans la rubrique musique.

Rédactrices: Sarah Tesnieres & Estelle Kammerer

Illustrations: @tarma.karma